Classe de neige ou récréation de neige ?

Publié le par Mr le prof

Je profite des vacances pour vous raconter la "classe de neige" de février. Il y a donc un petit décalage mais je n'aurai peut-être pas d'autre occasion d'en parler car l'an prochain j'imagine qu'il va de nouveau se passer des choses à raconter lors de cet événement bien particulier !

Avant toute chose, je tiens à préciser que contrairement à ce que je peux lire sur les blogs des enseignants du secondaire (ou même du primaire et ça fait peur !) j'ai des étudiants "adorables". Je reviendrai sur ce point mais j'ai la chance d'intervenir dans des formations sélectives qui démarrent à bac+3, dont j'assure parfois moi-même la sélection, et les risques de perturbation sont assez minces. J'ai rarement besoin de les rappeler à l'ordre, ils sont généralement sérieux, et au pire respectueux de l'intérêt commun ce qui fait que même s'ils ont envie de s'amuser, ils le font en principe en silence ou d'une manière qui ne perturbe pas mon cours. Et lorsqu' on les sort de ce contexte et qu'en plus on ajoute un peu d'alcool, même si la situation peut paraître plus "éclatante" comme vous allez le lire plus bas, le comportement reste finalement le même : on peut les rappeler à l'ordre. C'est la manière dont ils prennent en compte les remarques qui peut paraître étonnante...

Classe de neige donc en février. Le principe est simple, faire en sorte que les étudiants de la même filière d'enseignement mais appartenant à des formations différentes fassent connaissance pour créer un réseau qui puissent subsister même après la fin des études pour renforcer l'image de notre institution auprès des entreprises et ensuite faciliter l'insertion professionnelle des étudiants. Donc étant donné ce but finalement très social, tout est pensé de manière à renforcer ce sentiment de communauté : voyage en bus, repas en salle commune, conférences sur des thèmes transversaux pour l'ensemble des formations 3 heures par jour, descente des pistes le reste de la journée, logement en chambre de 4 à 6. Bonne ambiance, très détendue, et de ce fait beaucoup plus bruyante qu'à l'accoutumée. Mais cela ne dure que trois jours, alors quand comme moi on est sensible aux éclats de voix, on prend un peu sur soi et tout se passe bien ! En tout cas la journée !

Le soir c'est un peu une autre histoire. Contrairement à ce qui peut se passer dans la gestion des élèves dans une classe de neige de primaire, on a ici des personnes majeures. Les plus jeunes (sauf la poignée qui a un ou deux ans d'avance) sont dans l'année de leurs 21 ans. Il y a donc pas mal de chose qu'on ne peut pas leur interdire comme sortir, acheter de l'alcool et le boire ! Donc l'idée est de trouver un lieu où il n'y ait rien de tentant à l'extérieur. Comme on s'est débrouillé pour que tout le monde parte en bus, pas de risque qu'ils partent à pied pour faire 25km et trouver une boite de nuit ou un bar ! Quoiqu'un jour ou l'autre cela devrait bien arriver, certains sont capables de tout. Enfin, comme nous sommes dans un hôtel, il y a quand même un bar, et j'imagine que certains ont également amené de l'alcool vu l'état général des étudiants après 22h.

Rien d'extraordinaire, on reste dans le classique, si on marche dans les couloirs à cette heure là, on croise des filles qui pleurent, des garçons à la limite de se battre entre eux, d'autres en train de jouer au poker dans des mises en scène assez proches de ce qu'on peut voir dans les films de gangsters, d'autres qui rient sans raison, d'autres qui dorment (eh oui il y en a !), d'autres qui tentent de faire des flammes en pétant sur la flamme d'un briquet, rien d'alarmant !

Le seul risque dans cette situation me paraît davantage venir des enseignants. Quand on est dans une salle de cours, et encore davantage dans un amphi, protégé par un costume, des lunettes, un discours magistral et une distance physique raisonnable (dite distance sociale voire publique), les étudiants ne se permettent jamais (ou exceptionnellement : voir ici !) des familiarités. Quand on se retrouve habillé normalement, la coupe de cheveux détruite par une journée de ski, qu'on se retrouve dans un couloir d'hotel, à une distance personnelle (voire intime), il devient beaucoup plus compliqué de maintenir la frontière qui doit normalement séparer l'étudiant de l'enseignant. En tout cas pour ma part je pense que cette distance est nécessaire à la bonne compréhension des cours par la suite, à la crédibilité du discours, au respect. Mais je suis old school sur ce point, je comprendrais que certains ne le voient pas comme cela. J'ai besoin de cette frontière et j'ai l'impression qu'elle est nécessaire pour la formation des étudiants. C'est pour cela que j'ai toujours quelques appréhensions quand celle-ci se trouve un peu fissurée (voir ici). Mais ce n'est pas pour autant que je dois m'empêcher d'avoir des activités sociales avec les étudiants. A moi de savoir maintenir la frontière. Et là ce soir, dans ce couloir, cela peut paraître compliqué. Voici par exemple Julien qui arrive, visiblement pas en pleine possession de ses capacités de traitement :
"Monsieur !!!
- Julien !
- Monsieur ! Il faut que je vous dise..."
Je sens que ça va être ma fête, déjà d'autres étudiants se rapprochent en espérant un débordement intéressant.
"Oui ? "(en gardant l'air tres tres sérieux, on sait jamais ! ça pourrait me sauver et ça coûte rien !)
" Il faut que je vous dise que je vous aime bien !
- Mais moi aussi Julien
- Non mais sans rire..." (en effet tout le monde commence à bien rigoler dans ce couloir en regardant la scène)
" je vous aime bien et c'est super que vous soyez venu, et je voudrai vous faire une bise !"
Ca va, j'ai eu peur, j'ai finalement droit à ma bise, en vérifiant que personne ne prend de photo avec un apn ou un telephone car sinon deux jours après elle est sur facebook avec des commentaires salaces... Et donc ca continue comme ca, entre les étudiants qui veulent que vous buviez avec eux, que vous leur racontiez votre vie privée, qui viennent vous pleurer dessus ou, pour les plus hardies, qui tentent de vous ramener dans leur chambre. Il faut agir avec une certaine habileté pour à la fois ne pas froisser (car une image négative serait également aussi néfaste aux enseignements futurs qu'une image de prof copain) tout en gardant la distance qui sied. Mais j'avoue avoir de l'entrainement à ce jeu et je m'en sors plutot bien. Je finis donc mon tour de couloir pour vérifier que tout va bien et leur montrer que je suis là et que je les surveille un peu (même si c'est pas menaçant, certains m'ont pour président de jury de fin d'année et donc font attention à l'image que j'ai d'eux).

Le lendemain soir (dernière soirée), même manège à quelque chose près (cette fois c'est une étudiante qui me fait une déclaration mais ca reste très courtois et pas du tout embarrassant). Je croise finalement deux collègues et je discute autour d'un verre une bonne heure avec eux d'un congrès auquel nous participons au mois de mai, la serveuse du bar se joint à nous car elle est en formation et paie ses études en travaillant là (décidemment !). Je pars me coucher vers 1h.

4h du matin, drôle de bruit dans le silence de la nuit. Des rires étouffés. Je sens l'esclandre se préparer ! Je m'habille rapidement même si je n'ai pas vraiment peur d'une intrusion en masse dans ma chambre. C'est pas leur genre, mais avec un taux d'alcoolemie élevé tout est possible ! Et soudain un grand fracas, et des éclats de rire. Ca m'a l'air de venir de l'escalier qui n'est pas loin de ma chambre. Je sors et je vais voir. Et là ! Spectacle ! Trois étudiants, totalement nus, sont allé dans la réserve de skis de l'hotel, ont chacun pris une paire de ski + une paire de chaussures, ont monté les 4 étages de l'hôtel, et sont en train de descendre à ski (et à poil !) les escaliers susmentionnés ! Il faut le voir pour le croire. J'arrive au moment où l'un est en train de se lancer. Etonnamment ca glisse très bien des skis sur des escaliers carrelés. Il prend très vite de la vitesse et fini la face contre le mur de l'entresol. Il y a déjà un attroupement qui s'est formé et je me rends compte que les trois sont entrain de faire leur descente en ski, chacun à un niveau différent (mais chacun à poil). Tout le monde rigole bien mais comme visiblement je suis le seul représentant de l'autorité sur place c'est à moi qu'incombe la tâche de faire cesser ce désordre. Ils comprennent très bien que l'université (moi en l'occurrence à ce moment là) ne peut pas approuver ce comportement et ils arrêtent, bien contents de leur opération qui visiblement a été dûment photographiée et fera l'objet de publications éclatantes sur des blogs ou facebook. Par chance les skis ne sont pas abîmés, ils n'ont pas forcé de serrure ni cassé de porte pour prendre les skis, tout rentre dans l'ordre très vite. Vu que les trois lascars font partie de mes ouailles (je dirige la formation qu'ils suivent) je me permets de leur faire un petit rappel à l'ordre. Je leur explique que le lendemain matin le bus décolle à 8h, qu'ils n'ont pas dormi, que je suis certain que leur affaires ne sont pas rangées, qu'ils seraient en outre surement mieux en cellule de dégrisement que dans un hôtel et que je ne tolererai aucun retard et que même si je dois les rembourser (sur la base de ce que coûte le trajet en bus évidemment), le bus partira à 8h avec ou sans eux. Je le dis sans m'énerver, juste pour qu'ils comprennent qu'il faut assumer jusqu'au bout. C'est ce qu'on attendra d'eux dans leur vie professionnelle après tout. Donc finalement, c'est bien mon métier de leur expliquer ça.

Et ils ont compris ! Je me lève vers 7h et déjà ca rigole bien. Attroupement d'étudiants en pyjama devant les fenêtres du couloir, la plupart encore pieds nus sur la moquette de l'hôtel. Qu'est ce qu'il se passe encore ? Dehors, dans le froid, mes trois étudiants m'ont pris au pied de la lettre... Les phénomènes se sont fait un matelas par terre avec leurs affaires. Ils dorment habillés avec leur sac à dos en guise d'oreiller, le tout juste devant le bus. On ne peut vraiment pas partir sans eux à moins de leur rouler dessus ! Je descend et vais les voir pour vérifier qu'aucun n'est mort de froid !
Ils sont tout contents d'eux. Ils ont dormi un peu là après avoir rangé leurs affaires et sont fiers comme tout d'avoir trouvé une solution qui leur permettent de garder leur statut de boute-en-train vis à vis de leurs camarades tout en ayant pris en compte mes remarques et ainsi ne subir aucun reproche de ma part.

Quand je disais qu'ils étaient adorables ces étudiants !

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emmy 17/08/2009 17:42

Haha je trouve ça juste énorme et je suis écroulée de rire devant mon pc. Dieu que mes études me manquent, elles ne sont pourtant pas si loin mais elles me manquent...

luc 07/08/2009 19:32

ahlala! mais votre blog est un mine d'idées pour les étudiants!
vous pourriez songer à publier, si ce n'est déjà fait, tout en conservant tout l'anonymat possible bien sur.

T.I. 20/04/2009 17:18

Je suis peut-être encore trop jeune mais cette histoire m'a bien fait rire :)

Le CPE 19/04/2009 13:10

Drolement bien d'organiser ce genre de trucs avec les d'jeuns :)

Mr le prof 21/04/2009 07:27


Oui c'est sympa mais surtout j'ai l'impression que cela atteint l'objectif communautaire recherché par l'institution. Grâce aux technologies actuelles, bien plus qu'il y a dix ans, les étudiants
peuvent prendre des photos (portable, appareil numérique) et les partager sur facebook notamment, j'ai vu dès le lendemain du retour naître une quantité d'albums liés à ce séjour sur les
profils des étudiants.


Valanos 15/04/2009 20:34

Bonjour,

Je ne suis qu'un novice en la matière (1ere année de thèse) mais j'ai le sentiment qu'en travaux pratiques, ce "sentiment" est moins fort (ma première expérience d'enseignement fut d'ailleurs en solo). Malgré mon âge et mon physique, je n'ai pas eu le moindre problème de discipline et ce malgré le fait qu'il s'agissait d'une matière qui n'intéressait pas vraiment mon public. AU final, il s'agissait plutôt d'un problème d'intérêt.
Après je ne sais pas, chacun a pu avoir des expérience différentes. Sur ce je vous souhaite bonne continuation dans l'entreprise de faire vivre ce blog qui aura, je l'espère, le mérite de briser certains clichés sur les universitaires et je retourne à mes corrections :)