La vengeance est un plat qui se mange... dans le nez !

Publié le par Mr le prof

Comme c'est le mois de mai, je vais vous parler des congrès. Je ferai prochainement trois billets sur la préparation d'un congrès car cela m'a été demandé à plusieurs reprises (un du point de vue du congressiste, un du point de vue de l'organisateur, et un du point de vue d'une association de recherche qui labellise plusieurs congrès par an).


Pour ceux qui n'auraient pas lu l'excellent "Un tout petit monde" de D. Lodge et que je conseille à tous (aux EC comme aux gens qui n'ont aucun lien direct avec l'université car ça reste un roman excellent), je citerai un paragraphe du prologue qui résume absolument toute la situation du congrès scientifique.


"Le congrès de l'ère moderne ressemble au pèlerinage des chrétiens au Moyen-Age dans la mesure où il permet à ses participants de se livrer à tous les plaisirs et à tous les divertissements inhérents au voyage sans qu'ils aient à se départir de cet air austère qui sied à toute recherche pour se mieux connaître. Reste bien sûr que certains exercices pénitentiels doivent être accomplis : faire une communication, peut-être, et naturellement écouter celles des autres. Mais, grâce à cet alibi, vous visitez des lieux nouveaux et intéressants, vous rencontrez des gens nouveaux et intéressants et créez avec eux des relations nouvelles et intéressantes ; vous échangez ragots et confidences (car vos histoires éculées sont neuves pour eux et vice-versa) ; vous mangez, buvez, vous divertissez en leur compagnie chaque soir ; et pourtant quand tout est fini et que vous rentrez chez vous, votre sérieux intellectuel ne s'en trouve qu'accru. Les congressistes d'aujourd'hui ont un avantage supplémentaire sur les pèlerins d'autrefois : leurs frais sont généralement payés, ou en tout cas couverts en partie grâce à des subventions versées par l'institution à laquelle ils appartiennent (...)."


Tous les ans, au printemps, c'est à dire au moment où la plupart des cours sont terminés, les enseignant-chercheurs entrent dans une autre phase de leur activité qui n'est pas la plus désagréable (en tout cas pour moi, c'est la préférée !) : la présentation de leurs travaux au reste de la communauté.


Voyages voyages...


Etant donné que la communauté des enseignant-chercheurs est très disséminée géographiquement, il faut trouver des lieux où se retrouver. Certaines universités organisent et accueillent alors ces réunions qui peuvent se trouver de ce fait n'importe où dans le monde. Comme le dis Lodge c'est un des avantages de ce métier que de se faire payer des voyages à peu près n'importe où car il faut comprendre que d'une part il y a des congrès sur n'importe quoi en permanence à cette époque de l'année, donc il existe toujours un moyen d'en trouver un qui ressemble de près ou de loin à vos thèmes de recherche, et d'autre part de nos jours, avec l'arrivée du discount dans les transports aériens, l'université peut facilement financer un déplacement à l'étranger. Aujourd'hui il est en général moins coûteux d'aller dans une grande métropole que de relier deux villes de province (comparez par exemple les vols internes - donc en général Air France KLM - Caen-Perpignan ou Strasbourg-Toulouse à un trajet de l'aéroport Easyjet ou Ryan air le plus proche de chez vous pour Londres par exemple). On prend donc auprès de son université un ordre de mission qui doit être signé par le département et le président de l'université. Chaque université a ses règles pour le remboursement. Suivant l'argent dont dispose l'université, selon la participation du chercheur dans le travail qui va être présenté etc vous pouvez soit avoir 100% du déplacement payé (avion, taxi, hotel, congres, resto) soit parfois 100% des activités mais avec des sommes fixes (par exemple on vous rembourse à 100% le congrès et le trajet, mais 40eu par nuit d''hôtel et 20eu par repas quelque soit le prix réel que vous allez payer), soit on ne vous rembourse que certains éléments (l'entrée au congrès et/ou le déplacement par exemple, et l'hotellerie-restauration + taxi reste à votre charge). On peut alors en profiter pour faire du tourisme. Par exemple, je demande à mon université un ordre de mission pour un congrès à Madrid. Je fournis les éléments : date du congrès et lieu. Cela s'étale en général sur trois jours (jour d'arrivée, et deux jours de congrès) donc l'université rembourse l'entrée au congrès, l'hôtel pour les trois deux nuits et un vol aller-retour. Mais ensuite, personne ne s'offusque si on dit que finalement le retour on le veut trois ou quatre jours après. Au contraire, si on reste un week-end en général le prix du billet est moins élevé. Tout le monde s'y retrouve : l'université paie moins cher, et moi je me retrouve à faire du tourisme avec seulement à payer hotel et restauration pour les journées hors congrès. Donc ce que je fais quand je peux, c'est que je reste à faire du tourisme le week-end qui suit. Parfois, on s'entend à plusieurs de différents labos pour s'organiser un vrai périple sur deux ou trois jours, on loue une voiture et on fait les touristes !


La pomme  le repas de la discorde


La qualité du congressiste influence également le remboursement : le PR (Professeur) est en généralement pris en charge à 100%, le MCF (Maître de Conférences) est souvent sur du fixe, et le doctorant en général est souvent de sa poche. On voit que dans ce mécanisme, moins on a d'argent et plus on paye ! C'est beau l'université. Alors quand on est sympa comme moi :) et qu'on est remboursé sur du fixe, ce qu'on fait par exemple, c'est qu'au resto on va dans un établissement pas trop cher, et on passe son repas + celui d'un doctorant sur la note du restaurant, normalement ça passe à peu près autour de 20eu. Ca permet d'alléger un peu leurs frais. Mais il y a des gens moins sympa comme vous allez le voir, enfin le lire...

Je me souviens lorsque j'étais doctorant. J'étais allé avec une amie doctorante à un congrès pour présenter mes travaux de début de thèse. Le soir de notre arrivée, nous étions descendus en ville pour chercher un restaurant et visiter un peu. Dans une rue du centre, on croise deux PR dont un que nous connaissions bien puisque de notre labo. Les deux se mettent à vouloir venir avec nous (la doctorante était mignonne), et finalement on s'est retrouvé à 6 (3PR 1MCF et nous deux) dans un restaurant assez cher, en tout cas finalement plus cher que ce qu'on avait prévu. On fait donc attention à ce qu'on prend alors que les deux PR du début se font la totale, apéritif, entrée, plat, vin, dessert, digestif, cigare, etc. Et à la fin... vous vous en doutez je suis sûr ! On a partagé ! Vous allez vous dire qu'on a été dingues de pas faire un scandale et de refuser le partage, mais pour ceux qui ont suivi le billet sur la procédure de recrutement ou encore de mutation, vous comprendrez qu'étant donné la pression sociale qu'il y a sur la gestion des carrières à l'université, quand on est un étudiant, même pas fonctionnaire encore, il vaut mieux payer et se dire que c'est comme un investissement. Après tout certains, dans le privé, paient 5000eu l'année pour leur scolarité, on peut bien se faire abuser sur un repas... Mais vous en conviendrez que c'est pas très sympa. En tout cas, j'ai ce défaut d'être un peu rancunier ! Je sais ce n'est pas bien mais je me soigne !


Vengeance !


Un an plus tard, un autre congrès à Montreal. Rendez-vous à l'aéroport de Paris avec deux autres doctorants. On se retrouve on discute et déjà ça part bien. On se dit qu'il faudrait aller aux toilettes avant de supporter 8 heures de vol car les toilettes en avion sur les longs trajets c'est insupportable niveau odeur. Nous voilà donc partis aux toilettes, j'ouvre une porte. Un type est là assis sur la cuvette en costume pantalon baissé et lisant son journal ! Je suis aussi surpris et gêné que lui. Je referme vite la porte, et mes deux amis qui ont vu la scène partent dans un fou-rire. On sort des toilettes et qui je vois qui passe à 20 mètres de nous ? Un des deux PR du restau de l'année d'avant. Je leur raconte l'histoire. On avance vers la zone d'embarquement. J'ai pris avec moi un sac contenant un portable et un bouquin, et j'ai également un poster. Un poster c'est un peu comme celui des Tokio Hotel que les jeunes filles peuvent avoir dans leur chambre, c'est une feuille format A0 en papier épais. Mais il n'y a pas de stars de la musique, du foot ou du porno dessus, il y a un résumé des travaux (titre, université, nom du labo, références, modèle d'analyse, résultats, etc). C'est du A0 (donc encombrant : 1m20 * 80cm environ) et assez coûteux pour un doctorant (le faire imprimer en couleur revient à une cinquantaine d'euros). Donc on y fait attention et on le roule dans un tube en carton rigide. Je suis donc avec mon sac dans la main gauche et je tiens mon tube en carton sur l'épaule. On croise le fameux PR, il nous regarde sans nous reconnaître, donc pas bonjour, rien... Une idée me vient alors : l'heure de la vengeance a sonné ! Je marche dans le même sens que lui et je le dépasse. Il marche vite, tant mieux ! Je me place devant lui en marchant à sa vitesse. J'ai le tube sur l'épaule qui dépasse largement derrière moi. J'ajuste mon pas, je laisse tomber mon sac au sol pour justifier un arrêt brusque et ça ne rate pas : inattentif, il arrive direct sur mon tube. Headshot ! (j'étais dans ma période counter strike !).

Il m'incendie en se tenant le nez :
"Vous pouvez pas faire attention non ?"
Moi, innocent :
"Désolé monsieur, mon sac est tombé et je me suis arrêté… Je ne vous avais pas vu derrière moi".


Mes deux camarades spectateurs étaient épatés de mon éclat ! J'avoue que moi-même j'étais assez fier de mon coup ! Je l'ai croisé l'année suivante à Berlin, il ne m'a toujours pas reconnu, ou en tout cas, il ne l'a pas montré : comme d'habitude, pas un regard, pas un bonjour.


Aujourd'hui, presque dix ans après cette histoire, le fameux PR est quelqu'un que je connais très bien. Il n'est pas de la même université que moi, mais je le croise au moins trois ou quatre fois par an lors de congrès ou de soutenances de thèse et nous mangeons parfois ensemble (sans partager avec des doctorants !) et discutons avec plaisir de choses et d'autres. Il est finalement beaucoup plus humain et respectueux des gens que ce qu'il m'avait semblé au départ. Peut-être a-t'il changé ? Il n'a jamais fait le rapport entre la personne qui lui a mis son poster dans le nez et moi. Je suis certain qu'il a même oublié cet épisode. Je pense que cette histoire doit être enfouie quelque part dans sa tête et je me demande si un jour je lui en parlerai. Il a une vingtaine d'années de plus que moi et peut-être avant son départ à la retraite dans une dizaine d'années, je lui raconterai. Ce sera mon cadeau de départ.


Pas de billet avant dimanche, je pars en week-end prolongé (avec mon portable et du boulot, mais face à l’océan c’est plus agréable de travailler, surtout que j’ai… un congrès à préparer !).

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DM 09/07/2009 01:49

« La qualité du congressiste influence également le remboursement : le PR (Professeur) est en généralement pris en charge à 100%, le MCF (Maître de Conférences) est souvent sur du fixe, et le doctorant en général est souvent de sa poche. »

Là encore, j'ai entendu parler de ce type de mœurs dans d'autres disciplines, mais pas dans la mienne. Habituellement, nous nous arrangeons justement pour arriver à faire voyager les thésards et ne les discriminons pas pour les remboursements.

J'ai encore récemment insisté auprès de l'administration pour qu'elle inscrive un doctorant désargenté à un conférence en payant directement (oui, c'est possible pour le CNRS), plutôt que de le laisser s'inscrire en avançant l'argent quitte à être remboursé plusieurs mois plus tard.

C'est pour cela qu'il faut toujours prévoir un budget "missions" dans les projets ANR etc.

Mr le prof 09/07/2009 20:31


Entierement d'accord pour les budgets prévisionnels. Ensuite je pense qu'au delà des disciplines il y a des différences culturelles d'une université à l'autre. J'ai des collègues d'une autre
université, de ma discipline qui font également passer les doctorants en priorité. Mais chez nous (et généralement dans ma discipline), cela se fait dans l'ordre que j'ai mentionné dans le billet
(PR > MCF > ATER & ALER > doctorant non financé).


Armand 28/05/2009 14:51

Cher Prof,
Il y a encore une chose moins ragoûtante: les nécrophages.
Imagine un vieux et gentil professeur atteint par la limite d'âge.
Les places disponibles sont peu nombreuses.
Il y a, par contre, pléthore de candidats: Les Maîtres de conférence se bousculent au portillon. Les guerres de tranchées, où le gaz moutarde a été remplacé par des coups fourrés dans des paniers de crabes exigus...
Il s'agit alors, pour les non-concernés, d'éviter de se faire happer par une pince errante!
La question à laquelle je n'ai pas de réponse: pourquoi vouloir gagner ces quelques euros de plus?
Amitiés
Citation: "D'une foule de circonstances - climatiques, biologiques et autres - dépendaient la réussite de l'homme, et si la conjoncture eût été différente, la terre, sans doute eut connu un autre roi [que l'homme]." (Jean Rostand.)

hefjet 13/05/2009 08:25

C'est tellement vrai ! Les PR ou MCF qui ne nous calculent pas qd on est thésard puis sont gentils une fois que l'on fait parti du "club"...

tachillon 10/05/2009 12:07

Dire que j'ai un grand plaisir à vous lire serait un euphémisme de ma part =) Continuer ainsi !

Mr le prof 11/05/2009 07:14


Merci pour vos encouragements.