Comment choisir ses padawans: sélection des étudiant(e)s

Publié le par Mr le prof

Dans le cadre de ma fonction je suis responsable d'un diplôme et tous les ans, il faut sélectionner les étudiants qui vont remplir les bancs des amphithéatres... C'est une tâche très lourde et non rémunérée et d'ailleurs comme vous l'avez peut-être lu dans les médias cette année, après le décret Pécresse beaucoup d'enseignant-chercheurs ont démissioné de ce type de fonction (fin avril il y avait 1250 démissionnaires recensés). Chaque année, il faut donc évaluer les dossiers, lire les notes, les appréciations des enseignants, les lettres de motivations, organiser un concours d'entrée, le corriger, etc etc. Alors qu'on a l'impression que si on avait tous les étudiants devant soi, en un seul coup d'oeil on pourrait savoir qui on prend et qui on ne prend pas à l'instar de Yoda dans "L'empire contre-attaque" (eh oui, encore une de mes super références...) :


" Prêt tu crois être ? Comment peux-tu savoir ? Depuis 800 ans je forme des Jedis ! A mon seul jugement je me fie pour savoir qui doit être formé. Un Jedi doit avoir l'engagement le plus profond, l'esprit le plus sérieux... Celui-ci, depuis très longtemps je l'observe, et toute sa vie il a regardé vers l'avenir, vers l'horizon, jamais l'esprit là où il était... à ce qu'il faisait... L'aventure ! L'agitation ! Ces choses un Jedi ne les désire point. Et tu es trop âgé pour commencer ta formation."


Je pense que les responsables de diplomes qui lisent ces phrases doivent être étonnés de la similitude de ce qui est attendu d'un Jedi et d'un étudiant ! J'y reviendrai plus loin. Dans les lignes qui suivent je vais parler d'une situation qui n'est pas la règle en université, c'est donc encore une fois, une expérience personnelle que l'on aura du mal à généraliser. Les points particuliers à ma situation sont que :

1 - l'accès à la formation se fait sur sélection de dossiers extérieurs uniquement (en effet dans mon département de l'université, nous n'avons pas de niveau inférieur, donc on sélectionne nécessairement des dossiers venant d'autres départements, ou d'autres universités) c'est à dire que les étudiants qui postulent me sont de parfaits inconnus.

2 - j'ai le choix ! En effet, dans certaines formations, le nombre d'étudiants satisfaisant les critères d'entrée dans un diplome ne sont pas assez nombreux pour qu'il y ait une sélection à faire, et tout le monde entre. Pour ma part, j'ai comme on dit un choix de riche ! J'ai environ 650 étudiants pour une centaine de place (il y a du travail à la sortie...).


Je pense que chacun possède sa façon de recruter et chacun est libre de ses critères. On peut le faire comme bon nous semble et dans la plupart des cas, le responsable de diplome n'a de compte à rendre à personne sur sa sélection. Apparemment l'AERES (Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur) va demander un rapport, personnellement cela ne me changera pas, j'ai toujours tout consigné dans un tableur avec la note de l'étudiant sur chacun des critères. Quels sont alors les critères et la situation (pas si étonnante que cela) sur laquelle ils débouchent ?


Je reviendra dans un billet sur le choix des critères car je les ai longuement réfléchis. Quels sont ils ? Au final ce sont ceux de Yoda ! Les voici :

- Tout comme un novice voulant devenir Padawan, j'attends que l'étudiant soit engagé. C'est à dire motivé avec un but précis. La lettre de motivation compte donc beaucoup à mes yeux. Est-ce que l'étudiant a de vrais arguments pour demander cette formation ? En outre la présentation de la lettre renseigne beaucoup sur l'étudiant : qualité du papier (feuille arrachée d'un cahier (si si j'ai vu) ou feuille blanche), ratures, orthographe, etc.

- Le sérieux. Assiduité, ponctualité. On a souvent la chance d'avoir dans les dossiers le nombre d'absences injustifiées. Pour ma part c'est également quelque chose que je prends en compte. A plus de 20 ans, il faut que l'étudiant soit responsable de ses choix et les assume pleinement.

- Ensuite, à de bonnes notes je préfère des notes régulières. Cela veut dire qu'à un étudiant qui a 15 puis 5 puis 17 puis 3, je préfèrerai quelqu'un qui aura 10 partout. Ceci est un parti pris. Pour ma part, je trouve qu'il est important de savoir s'investir dans des matières qu'on n'aime pas forcément. Beaucoup les délaissent sous prétexte qu'elles ne représentent pas le coeur de la compétence. Certains sont de vrais spécialistes, ils ne travaillent que les matières clés. Toute les matières secondaires sont laissées au second rang. Je pense qu'en entreprise, souvent l'employé n'a pas le choix, il lui faut faire des choses qui ne sont pas le coeur de son métier, et il faut quand même bien les faire. Je sélectionne donc dans cette optique. Bien entendu que le niveau est pris en compte, et qu'entre quelqu'un qui a 10 partout et quelqu'un qui a 14 partout je préfèrerai celui qui a 14 ! Mais entre un étudiant qui a 14 partout avec de nombreuses absences injustifiées et un qui a 13 sans absences. Je prendrai le 13.

- L'agitation ! Les commentaires de l'équipe pédagogique du diplôme précédent sont très utiles. On a des commentaires comme "bavardages incessants, comportement désinvolte" ou au contraire "très bonne implication, bonne participation", ou encore "trop timide, effacé"... Là aussi je préfère bien entendu ceux qui ont une bonne participation, mais ensuite je vais préférer les "timides" aux "désinvoltes" car il faut aussi penser à son propre confort : je ne supporte pas de faire un cours dans un amphi bruyant.

- La qualité du diplôme précédent. Beaucoup de diplomes sont équivalents pour entrer dans une formation universitaire. Par exemple, à bac+2 vous avez des BTS, des DUT, des L2, des prépas, du privé, etc et dans chaque cas des options, des spécialités différentes. Et un 12 à tel endroit vaut un 14 ailleurs ou un 10 encore ailleurs. C'est très difficile de faire la part des choses car il y a trop de diplomes. Aussi je préfere regarder le classement de l'étudiant dans sa promo. C'est le plus simple. Etait-il dans les 10 premiers ? Sur une promo de 15 c'est facile, pour une promo de 500 ca l'est moins... Je fais donc un rapport classement et effectif.


Voilà pour l'essentiel. Si vous avez bien lu ces critères, si vous vous êtes auto-évalué au regard de ces critères ou que vous ayez évalué des étudiants que vous connaissez vous arriverez surement à la situation préoccupante à laquelle j'arrive : je n'ai que des filles dans ma promotion (plus de 75%) ! Dans les dossiers de mes étudiants, en majorité, les filles sont plus sérieuses, plus régulières, participent davantage, et sont déjà plus professionnelles que les garcons, c'est à dire que leur lettre de motivation est plus mature et lucide quant à leur future vie professionnelle. Quand j'ai une lettre de motivation écrite sur une feuille arrachée à un cahier, bourrée de ratures, c'est jamais une fille. Je ne dis pas que c'est impossible, mais je n'ai jamais vu... La participation c'est pareil. En général, j'ai plus de filles qui ont "bonne participation, étudiante agréable" que de garçons. Inversement, j'ai davantage de garçons qui ont le commentaire "désinvolte, bavardages, etc".


Alors deux commentaires, et peut-être en aurez vous également.


1 - les filles sont plus sérieuses ? Je pense qu'on doit pouvoir trouver des explications à la fois sociales : on n'élève pas les filles comme les garçons, on implique, en France en tout cas, les filles assez jeunes dans des taches ménageres, on leur tolère moins les sorties, etc etc Ca entraine plus de sérieux à mon avis. et des explications physiologiques (est ce que l'horloge temporelle et la fenetre de fertilité limitée chez les filles entraîne un comportement plus sérieux ?) Attention ce sont des idées que je lance comme ça, je n'ai aucune réponse et lu aucun papier là dessus, je dis peut etre des aneries...


2 - les filles sont plus sociables ? Il y a deux éléments. J'ai déjà soumis dans mon dernier billet l'idée qu'à mesure qu'on montait en niveau, les filles étaient de plus en plus jolies (voir ici). De ce fait, les appréciations ont de plus grandes chances d'être bonnes pour les filles pour les mêmes raisons puisqu'il y en a surement plus de jolies que dans les niveaux inférieurs. Mais je pense qu'il y a autre chose. Là aussi c'est juste un vécu sur les enfants qui me sont proches. Dans mon entourage (voisinage, amis, famille...), les garçons sont souvent collés sur leur console de jeu quelle qu'elle soit (DS, etc) alors que les filles, même quand elles sont seules ont des jeux plus sociaux (prendre le thé avec nounours et les poupées, jouer à la maman, à l'infirmière). J'ai l'impression que les consoles de jeu, même si je ne suis pas contre le principe sont à la base d'un écart qui est en train de se creuser entre garcons et filles. Si jamais c'est le cas, il va vite y avoir un problème car tous les postes de cadres en entreprise sont de plus en plus basés sur des compétences sociales: savoir gérer une équipe, savoir calmer des conflits, avoir une vision politique des rapports de hiérarchie, etc Si l'écart que j'observe sur mes étudiants, quelque soit sa cause (console ou autre) s'aggrandit comme cela longtemps, les hommes vont vite se retrouver dans une société dirigée par des femmes (Ca me rappelle "L'été indien d'une paire de lunettes" de A.E. Van Vogt). Ce n'est pas que j'ai quelque chose contre ces dames, mais je n'aime pas le déséquilibre. On connait déjà les limites du modèle masculin, je pense qu'un modèle de direction trop féminin ne serait pas non plus enviable. Il faudrait trouver un juste milieu.


En attendant de trouver une cause et peut-être des solutions, je retourne à mes dossiers en espérant que j'aurai davantage de garçons que l'an dernier...

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Adèle 14/06/2009 20:27

J'ai moi-même dû remplir un 'dossier' pour postuler dans une fac... fac à laquelle j'ai été retenue. Et c'est assez étrange de se demander qu'est ce qui a pu faire les faire décider de m'accepter. Les critères sont sûrement différents selon les fillières et les profs. Il ne me reste plus qu'à faire mes preuves l'an prochain !

mebahel 05/06/2009 23:03

Moui..mais je parlais de la pression sociale à la maternité (et surtout au mythe de la maternité parfaite et heureuse et qui fait de vous, femme nullipare, une vraie fâââme, identifiée comme telle, cad comme mère... à charge pour elle de rester sexy quand même) qui devient énorme et flagrante depuis quoi.. une dizaine d'années.. 'son plus beau rôle: maman' nous clament les magazines.. avec en couv une star sublimissime avec simplement un petit bidon improbable.
Cette pression est donc relayée directement dans les magsfems, au besoin sous forme d'injonctions paradoxales, et plus encore dans les mags dédiés enfants/famille.
C'est depuis qqes temps seulement , qu'on on entend diverses voix pour presser les femmes à faire des bébés tôt dans leur vie (genre avant 25 ans), sinon elles sont coupable de mener des grossesses à risques;
parallèlement à quoi, on sait qu'il manque des modes de gardes de jeunes enfants et de plus la pression à la maternité parfaite suppose aussi la présence parfaite auprès de l'enfant.Je vous laisse conclure sur l'impossibilité à concilier vie pro, et surtout avancement de carrière, et vie de mère (on va laisser tomber le mot famille pour le coup :-) )
Toutes voix qu'on entendait pas il y a qqes temps.Ca varie au fil des générations, le mariage et le premier enfant tardifs de certaines périodes des siècles précédents, on l'oublie un peu vite....
Il ne s'agit pas non plus de faire de enfants trop tard (en termes biologiques) mais de là à faire passer la maternité pour une urgence physio, faut pas déc.. ca va trop dans le sens du poil qui permet aux hommes de garder la forteresse pour être honnête ....
Bref, c'est encore un fait de culture, donc.
Les parents ne prennent pas forcément en compte la biologie de la reproduction mais bien la culture du moment qui suppose qu'une fois la grossesse passée, c'est à la mère que revient tout ou presque des tâches dévolues à la petite enfance.
Cf la difficulté à obtenir un congé parental correct pour les pères.. et que ceux ci s'y impliquent lorsqu'ils le prennent...
De même on commence enfin à dire urbi et orbi (je parle bien de relai media généraliste) que le sperme d'un homme âgé multiplie les possibilités de difficultés pour la fertilité et le foetus, mais on l'entend trèèès peu, ça: comme vous le dites vous même, la prime à l'homme âgé pêchant une jeune femme, cad la soustrayant à sa tranche d'âge dans le marché du sexe, et l'engrossant, cette prime est tjs très élevée :-) engendrer à plus de 50 ans pourtant.. ca vous fait un-e ado-te à gérer à 65 ou 70 ans... c'est super fun donc...Mais c'est socialement valorisé, pour le moment.

mebahel 02/06/2009 20:47

Alors pour faire court et ajouter à ce qui a déjà été dit:
Les hormones, comme les gènes, s'expriment lorsqu'elles ont un contexte favorisant leur expression.
Par ailleurs, notre neocortex ne contient quasi pas de récepteur aux hormones sexuelles: les comportements dits supérieurs n'en sont donc pas affectés.
La construction biologique ,donc, pour le moment je l'exclus.
Par ailleurs, le cerveau a pour qualité principale la plasticité, dès la naissance (et sans doute avant mais là je suppute) le bébé est baigné dans les interactions émotionnelles et des sollicitations qui construiront son rapport au monde et donc la façon dont les réseaux neuronaux vont choisir des chemins privilégiées d'activité et de réaction.
Là encore, je penche donc pour une construction sociale des comportements genrés.
Les garçons sont bien plus éduqués dans une valorisation de la transgression que les filles, et ce, dès tout bébé, où le rire des parents, ou leur indifférence/agacement, face à un comportement lui donne une indication.
Et tout ceci émanant de la sphère familiale est bien sûr construit et renforcé par le social autour... cf les jeux/jouets, faits pour les filles/les garçons (différencialisme, essentialisme...).
II faut bcp de volonté personnelle pour se dégager du poids de ce conditionnement là.
Alors 'bien' travailler , pour les filles, c'est à la fois correspondre à l'attente sociale (sérieuse, répondant à la demande etc), obtenir une reconnaissance sociale individuelle (autre que celle d'être remarquée/maquée par un homme), et... sortir du carcan.
Sauf que ensuite, les filles rencontrent... la pression à la maternité, le plafond de verre...

Mr le prof 03/06/2009 06:46


Voilà qui est interessant ! Je parlais d'hormones pour répondre à CPE et pour citer de Beauvoir. Pour ma part c'est principalement toute la physiologie (je ne sais pas si ce terme est correct, mais
tout le corps féminin) qui peut être à l'origine des différences de comportement. Donc même si cela n'agit pas de manière directe comme vous l'expliquez très clairement, si je lis votre
derniere phrase, le physiologique joue à travers le social : "pression à la maternité". Donc, on peut penser que l'éducation des filles est différente de celles des garcons parce que les parents
prennent, consciemment ou non, en compte les spécificités de la physiologie féminine. Parce qu'on sait que la fille va avoir une fenetre de fertilité courte (et donc qu'elle doit trouver un mari et
enfanter sur une période donnée) on l'élève dans le sens des priorités. On sait au contraire que le garçon, même s'il perd du temps, pourra toujours trouver une femme jeune et faire des enfants
(mon voisin a attendu d'avoir 52a pour se marier et faire un fils).


Tiphanya 02/06/2009 09:13

En tant qu'étudiante qui va devoir l'année prochaine préparée quelques dossiers, ce message est très intéressant.
Par contre côté jeu video, attention, c'est un type de jeu qui se démocratise de plus en plus. Les filles jouent beaucoup et d'ailleurs de nombreux jeux sont totalement faits pour elles.

Mais j'ai quand même une question. Est-ce qu'avant la sélection il y a autant de filles que de garçons qui postulent ?

Mr le prof 02/06/2009 19:27


Bonne question, il se trouve que je recrute déjà à bac +3 donc il y a une premiere sélection qui a déjà été faite et que je pense à l'avantage des filles. Il faudrait avoir les chiffres à la sortie
du bac sur les promotions qui postulent à mon diplome. Ceci dit, dans mon "échantillon de base, j'ai environ 60% de filles contre 40% de garcons. Et en sélection selon les critères mentionnés dans
le billet, j'arrive quasi à 75/25.

Pour les jeux videos, je pense qu'ils se sont bien démocratisés depuis les années 80. Il est clair qu'un effort particulier est fait sur les filles depuis quelques mois, principalement par les jeux
associés à la Wii et à la DS, ceci dit j'ai l'impression que les consommateurs garcons répondent plus facilement à l'appel...


Le+CPE 01/06/2009 09:40

Ton passage sur les filles me fait bondir.

Je préfère parler de construction sociale (en terme d'identité et de rapport au monde) plutôt que de déterminisme, par un nombre d'ovules ou quoi que ce soit d'autre, où de 'serrage de collier' en termes éducatifs.

Si l'éducation reçue est une part importante dans le rapport au monde que les filles se construisent, il y a plus généralement l'image qu'en porte la société et les représentations mentales qui en découlent, et ce à tous les niveaux (social, professionnel, sexuel).

Mr le prof 01/06/2009 10:40


Je comprends très bien ta réaction. Le débat inné versus acquis sera toujours un sujet très sensible. Mais ma position n'est pas du tout tranchée, et dans le billet je mentionne les deux points
(inné et acquis). Je pense qu'il y a des éléments qui fonctionnent ensemble pour faire un tout, certains allant dans le même sens, d'autre de sens opposés et suivant la prédisposition et
l'exposition à certaines situations, le résultat est toujours différent d'une personne à une autre. Je ne dis rien de choquant, et même Simone de Beauvoir dans "Le deuxième sexe" ne critique pas ce
point, elle critique la vision de ceux pour qui la femme est un être uniquement dicté par ses hormones. Ce n'est pas du tout mon point de vue. Moi aussi en tant qu'homme j'ai des
hormones, des pulsions d'homme mais j'ai aussi une éducation (que ce soit celle de mes parents ou via les représentations sociales dont tu parles) et une histoire qui font de moi ce que je suis. En
outre, les deux commentaires que je fais ne sont que des idées pour tenter de comprendre ce que j'observe chez mes étudiants et qui font que mes promotions se féminisent très fortement. Je suis
ouvert à toute idée qui pourrait expliquer pourquoi dans les dossiers que je reçois les filles sont bien souvent plus sérieuses, plus assidues, plus matures que les garcons.