Président du jury du bac : obtenir 80% de bacheliers !

Publié le par Mr le prof

Je viens de recevoir ma convocation pour aller présider un jury du baccalauréat le 7 juillet prochain. En effet, dans le cadre de ses fonctions, l'enseignant-chercheur préside les jurys du bac et des BTS. On considère le bac comme le premier diplome universitaire et de ce fait les jurys du bac sont présidés par des universitaires, qui sont donc des gens tout à fait extérieurs au monde du lycée. Cela correspond au passage de la vie de lycéen à la vie d'étudiant et nous sommes là pour le passage de flambeau... Qui mérite de venir chez nous à la fac ? C'est la question qui devrait être posée, mais on verra plus loin que depuis surement longtemps, on en est plus là ! Avant d'entrer dans le vif du sujet, c'est à dire comment tout est organisé pour qu'un maximum d'élèves aient leur bac, je ferai un petit tour sur la perception (vécue de mon côté) coté universitaire et coté lycée sur l'enseignant-chercheur président.


Tout d'abord comment ça marche ?


L'enseignant-chercheur (EC) reçoit une convocation. Dans cette convocation lui sont adressés les dates des jurys (premier et second groupe - communément appelé repêchage), le numéro de téléphone du centre d'examen (concrètement un lycée) ainsi qu'un rappel des textes officiels parus sur le sujet afin de bien comprendre le déroulement du jury et le rôle du président. On appelle donc le proviseur du lycée pour lui dire qu'on sera bien là. Celui-ci vous explique un peu où ça se trouve et à quelle heure cela débutera. Le jour J, l'EC arrive sur place. Il y a un EC par jury donc pour un gros centre d'examen on peut être assez nombreux (entre les séries ES, S, L, etc et il peut y avoir plusieurs jurys sur une section quand il y a beaucoup d'élèves). On nous fait généralement patienter (parfois avec des viennoiseries et du café, parfois avec un verre d'eau...) le temps que tout le monde arrive et que le jury se mette en place (perception des livrets scolaires, des copies corrigées et des listes d'anonymat). Puis démarre le jury, l'EC est assisté par un vice-présidentet 1 ou 2 "secrétaires" qui sont en général le proviseur ou un proviseur adjoint ou un prof principal, ainsi que deux enseignants ou parfois de vrais secrétaires (mais c'est rare). Le président est alors maître du déroulement du jury. Pour ma part je fais un petit discours introductif pour rappeler les points essentiels (que tout le monde connait mais il peut y avoir des enseignants pour qui c'est la premiere participation) et surtout pour que tout le monde se présente. On fait donc rapidement un tour de table des enseignants présents qui sont les correcteurs de copies des étudiants qui vont être évalués. Une fois que c'est fait on démarre. Le vice président assisté d'un secrétaire lève l'anonymat de chaque étudiant (le n° 123456789 devient l'étudiant Tartempion), le deuxième secrétaire me communique son livret scolaire et on regarde la moyenne générale obtenue. Si l'étudiant à une note "normale" (c'est à dire 10, 11, 13 etc) on passe au suivant. En revanche quand l'étudiant obtient une note de 7,8 ; 9,9 ; 15,98 on va se poser la question de relever sa note. Du coup on fait le tour des correcteurs pour voir si personne n'a oublié de point ou veut revenir sur sa note. On passe ainsi chaque élève. A la fin du jury, on voit qui a eu le bac, qui ne l'a pas eu définitivement et qui va partir dans les épreuves du second groupe (repeche). Le président (c'est moi !) signe tous les livrets scolaires de chaque élève, et signe les procès-verbaux des élèves admis, et dit au revoir à tout le monde ! Deux jours plus tard démarrent les épreuves du second groupe. Elles sont en général réparties en quatre demi journées consécutives. Le président est libre d'organiser les jurys par demi journée ou par journée ou sur l'ensemble. Là on va à nouveau faire le tour des élèves et voir qui finalement obtient son bac ou pas...


L'impression globale


Coté lycée : J'ai l'impression que l'accueil est plutôt froid. Je n'ai jamais senti d'hostilité en particulier à mon égard, mais j'ai souvent l'impression qu'on se dit que ce serait mieux s'il n'y avait que des gens du lycée pour composer un jury qui sanctionne des lycéens. Il faut savoir que lorsque l'EC déserte (c'est à dire qu'il ne vient pas sans prévenir) il est remplacé par le vice-président qui est le proviseur ou un proviseur adjoint du lycée. Donc on reste "en famille"...


Coté EC :
c'est souvent la corvée. Enormément de collègues se désistent. Tous les prétextes sont bons et le plus simple à faire valoir c'est les propres jurys de la fac. Il suffit donc de placer le jury de la formation dont vous êtes responsable la semaine du bac pour que vous puissiez dire non sans autre justification. Pourquoi c'est la corvée ? Principalement parce qu'on attérit n'importe où dans l'académie (quasi équivalente à la région), parfois à deux heures de route de l'université, parfois même à l'étranger pour les lycées français présents dans d'autres pays. Certes l'hotel et le trajet sont remboursés mais c'est à l'EC de se déplacer et à faire les réservations après avoir trouvé un hôtel. Ensuite, c'est une tâche administrative assez pénible de signer pendant des heures des livrets scolaires et des PV en plusieurs exemplaires. On s'en fait des crampes au poignet ! Et finalement, qu'on y aille ou pas, ce n'est pas rémunéré. Cela explique le fort taux de désistement. Donc du coup, cette tâche incombe aux jeunes MCF et on verra plus loin que c'est également un point qui contribue à ce qu'un maximum d'élèves aient leur bac. Tout à l'université est organisé pour qu'on ait l'impression que c'est une corvée. Déjà quand vous avez un peu d'ancienneté, on vous dit que c'est bon, on peut trouver quelqu'un d'autre pour le faire à votre place... Ensuite, suivant l'université on ne vous demande pas votre avis sur le lieu. Il y a quelques années j'ai été convoqué à 3 heures de route de mon domicile, à 15km de la maison d'un collègue, qui lui était convoqué à 30km de chez moi. Impossible de raisonner la secrétaire de l'université qui nous a dit qu'on était affectés et que c'était comme ça... Même en lui expliquant que c'était stupide de rembourser des frais de déplacement et d'hotel alors qu'avec l'affectation que l'on demandait on économisait (au contribuable) l'hotel et beaucoup de kilométrage ! Non, elle ne voulait pas s'embeter surement à remplir deux formulaires... Finalement on s'est désistés tous les deux alors que nous étions pourtant tous les deux volontaires (ce qui est plutot rare). Mais je n'allais pas gaspiller toute ma semaine pour un jury du bac et dormir à l'hotel trois nuits, alors qu'une place de président allait être vacante (désistement de mon collègue) à 20mn de route de chez moi. Donc on s'est désistés directement auprès du rectorat afin de court-circuiter l'administration de la fac et nous avons demandé une ré-affectation auprès du rectorat.


Le mécanisme


Plusieurs mécanismes se mettent en place pour qu'un maximum d'élèves aient finalement leur bac.


1 - Le texte.
Sur celui-ci aucune contestation possible, tous les jurys du bac sont à la même enseigne. Conformément à une note de service publiée au BO du 9/04/1998 "lorsqu'un candidat (...) totalise un nombre de points proche du seuil de l'admissibilité ou de l'admission ou d'une mention. Si le jury, à l'examen du livret scolaire, estime que le candidat mérite d'atteindre ce seuil. Il relève la note d'une ou plusieurs épreuves.(...) Par ailleurs il est rappelé que le jury ne peut jamais procéder à l'abaissement d'une ou plusieurs notes." En clair, quand l'étudiant a une note proche de 8 (seuil pour la "repeche") de 10 (seuil d'admission), de 12, 14, 16, ou 18 (mentions) le président peut demander, après consultation du livret scolaire à remonter les notes. Ici le rôle du président est prépondérant, car dans le texte on dit "proche du seuil" donc pour certains j'imagine que 7,5 est peut-être proche de 8 alors que pour d'autre c'est 7,9 et pas en dessous. Pour ma part cela fait partie de mon discours d'introduction quand j'arrive, j'estime qu'on est proche lorsqu'on est effectivement à 7,9 ; 9,9 ; 11,9 etc. et que l'on ne traitera pas les notes inférieures sauf si je m'aperçois vraiment de quelque chose de très saillant (un élève ayant eu 18 de moyenne toute l'année qui se trouve à 7,8). Donc on peut aller dans un sens : augmenter les notes, mais pas dans l'autre. Si on voit un livret avec des notes catastrophiques avec des avertissements pour avoir triché lors de contrôles et que le jour du bac on a des 18 partout... ben malgré le doute, on ne peut rien faire. On augmente les notes, on ne les baisse pas. Un premier mécanisme pour augmenter le nombre d'admis.


2 - Les correcteurs.
Là c'est au cas par cas. J'ai vu des jurys avec et des jurys sans. Parfois, on a des enseignants correcteurs qui n'ont pas trop envie de s'embeter avec le second groupe. Aussi, ils essaient de faire en sorte qu'il y ait un minimum d'élèves entre 8 et 10. Ceci se fait de deux manières : en refusant de remonter les élèves qui ont 7,8 ou 7,9 et au contraire en acceptant systématiquement de relever les notes des élèves qui ont entre 9,8 et 10. Ajouté au fait qu'il y a en général davantage d'élèves proches de 10 qu'en dessous de 8, on a ici aussi un mécanisme qui augmente le nombre d'admis.


3 - Le lycée.
Là aussi c'est du cas par cas mais il peut y avoir une pression du Lycée sur le président du jury. Je me souviens il y a quelques années j'étais président de jury pour la seconde fois de ma vie, et pour la première fois dans une section technologique (cela a été l'unique fois). STT ou STG je crois. Je ne sais pas lequel existe mais c'était équivalent au "bac à bon marché" que nous chantait Sardou. Avant le jury, le proviseur me dit qu'il faut bien que je comprenne qu'il n'y a que 8 places en redoublement dans son lycée, et que l'autre lycée du même département qui assure cette section n'a que 5 places. Il résume donc : "Vous allez avoir une centaine d'élèves dans votre jury, comprenez que si vous en recalez plus de 13, chaque élève supplémentaire sera à la rue l'an prochain. Sachant que dans cette section il y a surtout des élèves issus de couches sociales défavorisées, cela augmente vous vous en doutez les problèmes (délinquance, chomage, etc)". Donc ici aussi, un mécanisme de pression qui peut apparaitre ponctuellement dans certains lycées pour augmenter le nombre d'admis.


4 - La jeunesse de l'EC.
Le fait de n'avoir aucune ou quasi aucune expérience de jury et un manque de recul parfois sur l'attribution du bac peut jouer également dans le sens d'un plus grand nombre d'admis. Tout d'abord on cède plus facilement aux pressions telles que celles dont je viens de parler juste au dessus sur le proviseur qui me fait sous-entendre que les gens que je vais recaler vont devenir des meurtriers et que ce sera de ma faute !!! Ensuite, on veut bien faire, donc on applique le texte à la lettre, et dès qu'on voit un élève qui a pris un 3 en maths alors qu'il a eu toute l'année 14, on demande des comptes au correcteur et on lui demande si sa note traduit bien le niveau de l'élève. Parfois ceci débouche sur une re-évaluation de beaucoup de notes et augmente au final le nombre d'admis. Et enfin, le jeu social. J'avoue que c'est très interessant de présider un jury et de "jouer" à obtenir ce qu'on veut. Je me souviens de ce jury ou ce proviseur m'avait mis la pression. Je m'étais dit qu'il fallait que je rentre dans les statistiques et que j'allais diplomer un maximum d'élèves et de ce fait sauver la ville de l'apocalypse. Je me suis vite rendu compte qu'en début de jury les correcteurs ne lâchaient rien. Il fallait discuter une éternité sur chaque note qu'on voulait relever. Donc j'ai fait le calcul simple que les gens que je désirais vraiment sauver devaient être traités en dernier, quand on n'a plus trop le temps. J'ai donc négocié sur des petites choses au départ ou au contraire sur des cas indéfendables. Et puis l'heure tourne, 18h, 19h, les correcteurs qui habitent loin commencent à regarder leur montre frénétiquement, les correcteurs parents commencent à se dire qu'ils vont rater le repas en famille, etc etc. Le temps de négociation se raccourcit à mesure que l'heure tourne. En fin de jury, si on a vraiment trainé, et qu'on a dépassé l'horaire prévu, on obtient généralement des correcteurs qu'ils relèvent les notes sans broncher. Ceci n'est pas anodin, on peut réellement augmenter de beaucoup le nombre d'admis à ce moment du jury. On a donc encore ici un nouveau mécanisme pour augmenter le nombre d'admis.


Aujourd'hui, mon université ne me "force" plus à aller aux jurys du bac. C'est moi qui me propose en "joker" dans le cas de désistements (donc j'y vais tous les ans !). C'est l'occasion de retrouver parfois des enseignants que j'ai eus quand j'étais moi-même lycéen (l'an dernier mon "secrétaire" était mon prof d'EPS de terminale !) et de voir un peu le niveau des lycéens dont certains seront prochainement étudiants. Je pense qu'il est important que des MCF expérimentés ou des PR participent à ces jurys (à partir du moment où on est d'accord sur le principe qu'un EC doit présider le jury bien entendu...). L'expérience sert à éviter que les mécanismes que j'ai mentionnés ci-dessus aient un trop grand poids sur le nombre d'admis et se poser la question de la qualité du candidat sans se poser soucier du pourcentage d'admis.


Prochain billet sur le sujet à l'issue des jurys les 7, 9 et 10 juillet...

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Vice-prez 08/05/2016 09:37

Compte-rendu très fidèle, à une erreur près : le vice-président est un professeur (agrégé).

Vola 25/04/2016 23:48

simplement eu besoin de mûrir, de vivre leur jeunesse en s'amusant en classe, ont eu des comportements plus rebelles ... Ce qui ne les rend pas plus idiots que les binoclards qui répètent un savoir livresque mémorisé... Si les enseignants chercheurs, les énarques, les bacs S étaient tous des génies la France irait très très bien aujourd'hui ... Donc un peu d'humilité serait nécessaire de la part des élites françaises, championnes du monde de la table ronde et de la commission afin de définir je nouveau vocable creux et éphémère... L'ultra sélection anticipée à été catastrophique durant des générations et certains voudraient supprimer ces soi-disant bacs au rabais ... Messieurs la France des bacs G s'honore de vous mépriser et de vous renvoyer à vos référentiels bondissants aléatoires et à vos milieux aquatiques profonds standardisés... Elle préfère prendre un ballon de rugby ou plonger dans une piscine... Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, et complexifier les choses simples est tout le contraire de l'intelligence ...

Vola 25/04/2016 23:35

" bac à bon marché" pour élèves de milieux défavorisés... Le bac G de Sardou...Mais quand cessera cet ostracisme pour les bacs technologiques, les STT, STMG?On voit bien là l'orgueil de nos élites, le melon de l'ENArchie...Des agrégés ex seconds de classe, frustrés de n'être qu'enseignant ou enseignant-chercheur...De mes camarades de lycée, bacs G, un est gestionnaire-syndic d'immeuble,l'autre est cadre dans l'administration régionale,un autre à une société de communication et gagne beaucoup d'argent, moi j'ai réussi mes diplômes de Lettres et suis coordonnateur-enseignant en collège... Les bacs G répondent à un besoin spécifique, qualifient des profils qui ne sont pas moins capables que certains haut diplômés qui détruisent notre mammouth par leurs acronymes et vocables ridicules !

George 05/07/2015 23:45

Très surpris de lire que votre vice-président est un proviseur ou un adjoint. Je n'ai connu que des agrégés du secondaire et on m'a expliqué que les administratifs sont personnae non gratae en jury...

Myriam 09/07/2014 11:59

Et je corrige, suite à ma tentative de me faire défrayer après être allée présider les jurys de 1ère et de 2nde session de baccalauréat... le rectorat choisit ce qui l'arrange le plus de la
résidence administrative ou de la résidence personnelle pour ne même pas défrayer les présidents de jury. On paye donc pour aller travailler. On ne m'y reprendra plus !!!

Anonyme 15/12/2014 12:19

Je confirme les propos de Myriam. Les présidents de jury ne sont pas rémunérés et souvent très mal remboursés de leur frais de déplacement. Pour exemple, j'ai été convoqué dans un centre d'examen situé à 100km (aller) de mon domicile, avec obligation de prendre l'autoroute (par rapport aux heures de convocation et temps de trajet énorme hors réseau autoroutier).
Résultat: remboursement sur la base de 50km et frais de péage NON REMBOURSES
Cette présidence de baccalauréat m'a donc couté environ 60 euros. On ne m'y reprendra plus, non plus!!