Si le dossier m'était compté...

Publié le par Mr le prof

Voilà une semaine que je trie des dossiers... j'examine les notes du bac, les notes des semestres de bac+1, +2..., les appréciations des enseignants, les journées d'absence. Une semaine que je lis des lettres de motivation, de recommandation. J'ai déjà traité 400 dossiers et il m'en reste encore des cartons... J'ai en outre appris hier que l'AERES (Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur) voulait que pour chaque dossier on remplisse une fiche à insérer dans le dossier et dans laquelle devait figurer un récapitulatif du dossier ainsi qu'un avis motivé de sélection ou de refus de l'étudiant dans la formation. Il va donc falloir reprendre les dossiers que j'ai déjà traités...

Pourtant j'ai vraiment d'autres choses à faire... Le bilan d'activité de recherche pour le quadriennal (nous sommes évalués tous les 4 ans), le bilan de la formation (et ceci toujours pour l'AERES), j'ai trois articles pour des revues classées dans les tuyaux, deux bouquins dont un en retard et l'éditeur commence à me harceler, deux deadlines de congrès en approche, je suis relecteur d'un papier sur lequel j'ai deux semaines de retard.... Je ne parle même pas de ma vie familiale ou de faire un peu de ménage dans mon bureau ou encore un peu de sport.

Je pense aux 1250 démissionnaires des diverses universités françaises qui ont été recensés en avril par la 9° CNU (Coordination Nationale des Universités). 1250 collègues ont refusé de faire ce que je suis en train de faire. Quelque part je les envie... en tout cas je les comprends. Ce qu'il faut bien saisir c'est que dans le processus d'évaluation de l'enseignant-chercheur (voir ici pour le détail) on ne prend en compte que la production scientifique. Ce genre de tâche administrative n'est pas comptabilisé. Parfois il est payé. Pour ma part pour la gestion d'un diplome, ce qui signifie donc pour une année : toute cette sélection infinissable de dossiers, la présidence de 4 jurys (un par semestre et par session d'examen), des réunions avec les délégués, des entretiens avec les parents, avec des étudiants, des contacts avec des enseignants qu'il faut remplacer au pied levé pour x raisons, de la présence dans les salons d'étudiants... Pour tout cela, je suis en tout payé (sur l'année) 17h CM (soit un millier d'euros). Les 17 heures je pense que je les ai déjà passées ce week-end en deux jours de sélection de dossiers... Le reste (toute l'année) c'est du bénévolat. Quand on a une petite promo de M2 avec une cinquantaine de dossiers, ça doit un peu mieux passer, mais là... quasi 700 ! Je préférerai être payé au dossier !

Mais je ne démissionne pas. C'est un choix. C'est pas que je ne comprends pas ceux qui le font, bien au contraire. Mais si je démissionnais, qui sélectionnerait les dossiers ? Car forcément quelqu'un le ferait.. Quelqu'un qui le ferait au pied levé, sans connaitre les dossiers et la "philosophie" de mon recrutement (voir ici). Et l'an prochain, j'aurai droit à une promotion probablement insupportable, avec des niveaux et des comportements totalement disparates et je passerai une année à m'énerver et à mettre des élèves à la porte, je devrai aussi gérer les collègues qui me diraient qu'ils ne veulent plus intervenir dans ma formation car elle est trop pénible...

Tout ca pour dire que si je n'ai pas le "courage" de démissionner, je pense que la vague des 1250 démissions n'est pas anecdotique et que probablement l'an prochain on prendra la mesure de ces mouvements de grève "passive". Et peut-être que le ministère entendra d'une manière ou d'une autre que le bénévolat ne peut pas être le modèle d'organisation de l'université.

On apprend hier soir qu' Axel Kahn est favorable à une sélection à l'entrée des universités. C'est bien beau d'être pour la sélection à l'université sur l'ensemble du territoire. Mais il faut penser aux conséquences administratives d'un tel changement. Sans dire si je suis d'accord ou pas sur le fond, avant de penser à de telles mesures, il faudra d'abord réfléchir au traitement de ces millions de dossiers. Qui le fera et à quel tarif ?

En attendant, j'y retourne ! Il m'en reste encore presque 300...

Publié dans La fac et les profs

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compta 01/03/2010 14:03


Vous avez un principe qui est de ne pas démissionner. Mais passer les jours à faire quelque chose que vous n'aimez pas n'est pas très conseillé. Ou trouver des motivations à ce que vous faites,
sinon démissionnez, pour votre bien.


Emilie 13/06/2009 21:08

Bonjour,
Je comprends bien la difficulté. Je ne pensais pas qu'un EC pouvait avoir autant de responsabilités. Je comprends maintenant pourquoi mon directeur de Master n'a jamais le temps, même si nous ne sommes que 8 dans la promo.
Est-il déjà arrivé que personne ne veuille s'en occuper des candidatures ? Je me doute qu'il y a une toujours une "bonne âme qui se dévoue", mais ça m'intrigue quand même.

Mr le prof 14/06/2009 09:49


C'est difficile à dire pour votre responsable. Toutes les universités ne sont pas à la même enseigne (d'où la colère qui a amené les EC dans les rues pour manifester). Pour certains, toutes les
tâches sont assurées par du personnel administratif, pour d'autres il y a du personnel pour les assister, d'autres enfin assurent 100% du travail (emploi du temps, réservation des salles, contacter
les enseignants pour voir les plannings, amener les feuilles d'examen, les récuperer, sélectionner les dossiers, faire le suivi des étudiants, les jurys, etc je vais pas recommencer tout est dit
dans le billet). Alors bien sur c'est rémunéré. Par exemple, dans la fac où j'étais avant, les EC assuraient quasiment 100% des tâches. Un emploi du temps pour un diplome de 200 étudiants avec 30
intervenants différents était rémunéré 75h TD, la sélection des dossiers et la présidence des jurys etc 30h TD. Donc c'était pas totalement négligeable, une centaine d'heure ça fait 4000/an. Mais
le problème c'est que ca bouffe tout le temps. Vu que ces heures n'existent pas sur notre contrat car cela repose sur de la bonne volonté, on ne peut pas les déduire. Donc il faut assurer le
travail à 100% + ajouter les tâches administratives. Moi personnellement, bien entendu je ne vais pas cracher sur 4000eu, mais je ne cours pas après. Et ce que je voudrais, et ce que beaucoup d'EC
veulent, c'est par exemple plutot qu'avoir 4000eu, on me dise tu as fait par exemple 50h d'administratif, donc cette année ta charge d'enseignement est de 192-50 = 142 heures. Je serai payé pareil,
et mon temps de travail bougerait moins. Cela serait reconnaitre que l'EC a aussi des tâches administratives à réaliser.

Ensuite pour la "bonne âme". Ca dépend des universités. Par exemple quand vous arrivez jeune MCF, vous n'êtes pas titulaire, on peut ne jamais vous titulariser, avec la LRU je pense que cela va
arriver de plus en plus. Vous avez un an de période d'essai renouvelable une fois. Si votre chef de dept vous demande de faire le boulot, il y a suffisamment de pression pour ne pas pouvoir
refuser. Ensuite il y a des équipes plus cool ou on tourne, chacun se colle pour un quadriennal sur un diplome, et passe à un autre plus "cool" pour les quatre ans suivant, etc etc de manière à ce
que tout le monde participe.

Enfin je n'ai jamais vu que personne ne se dévoue pour les candidatures. Il y a toujours qqu'un qui s'y colle, au moins sous la pression, en revanche, je ne garantis pas que les dossiers soient
toujours bien traités.


Emilie 13/06/2009 11:21

Bonjour,
Je n'aurai jamais pensé qu'il y avait autant de bénévolat dans l'Université. Par ailleurs, je ne pensais pas non plus qu'une autre personne que le responsable d'un Master pouvait évaluer les dossiers de candidature. Comment les responsables peuvent-il garantir la qualité de leurs étudiants s'ils ne les sélectionnent pas eux-mêmes ? Je conçois qu'ils puissent avoir un travail énorme, mais la passation de savoir n'est-elle pas aussi importante que la recherche ?
En tant que responsable d'une formation, êtes-vous seul pour évaluer les dossiers où les autres intervenants du Master vous épaulent-ils ?

L'argent a toujours l'air de manquer dans l'Université. Mais il est vrai que personne ne travaille pour la gloire.

Mr le prof 13/06/2009 20:17



A partir du moment où l'on prend la responsabilité du diplome, on sélectionne en général les étudiants (si l'entrée est sélective). Sinon on démissionne, et c'est ce qu'on fait un grand nombre de
collègues. Comme vous dites personne ne travaille pour la gloire, mais ici c'est pire. On nous demande de faire des choses que nous n'avons théoriquement pas à faire. Enseignant-chercheur ca veut
dire faire de l'enseignement et de la recherche, pas des taches d'encadrement administratif, de sélectionneur ou de VRP (présence dans les salons étudiants dans un objectif commercial).
Je ne connais pas votre métier, mais imaginons un coiffeur (au hasard, j'y suis allé hier !), à qui on demande tous les jours, sur son temps de travail, de 15 à 17h de s'occuper de la
comptabilité, de faire les déclarations administratives, de faire la publicité pour son établissement, etc. Il le ferait pour rendre service, mais aussi un peu sous la pression (sans
avoir aucune compétence), et ensuite on lui ferait remarquer, qu'en tant que coiffeur il fait moins de clients que ses collègues et que ceux d'autres salons que l'on prendrait en exemple
pour leur excellence (dans ces salons bien sur, il y aurait un comptable, une équipe de communication, etc et les coiffeurs ne feraient que leur travail). On lui dirait que vraiment son
rendement n'est pas satisfaisant et que cela ne peut pas durer, et que d'ailleurs le ministre va mettre en place tout un tas de règles pour contrôler son travail et dans le cas ou il
serait effectivement moins productif, on le ferait travailler encore plus (il finirait deux heures plus tard par exemple tous les soirs), mais on compterait toujours sur lui pour la compta,
la pub, etc... Voilà un peu la situation dans laquelle nous sommes actuellement.

Pour ce qui est de la sélection, on est effectivement seul. En théorie on pourrait être plusieurs, mais comment discuter de 700 dossiers ? Ca prendrait des semaines. Admettons qu'on passe juste
10mn par dossier le temps d'énoncer les notes, les appréciations, lire les lettres de motivation, de recommandation, qu'on confronte nos avis... 700 * 10 = 7000mn = 116 heures = trois semaines
(je compte 35h/semaine). Seul on va plus vite, pas la peine de confronter ses idées avec soi même. Parfois en équipe on peut se partager les dossiers. Dans mon ancien diplome on faisait
comme cela. On partageait les dossiers entre les huit intervenants titulaires du diplome. Chacun remplissait une feuille standard d'évaluation, et je pouvais prendre ensuite plus facilement la
décision. Mais honnetement, ce systeme n'était pas équitable, certains de mes collegues avaient tendance à prendre tous le monde, d'autre personne, etc. Donc tout seul, même si ma vision de ce que doit être un bon étudiant est du coup
primordiale, au moins tout le monde est logé à la même enseigne...



fdo 10/06/2009 20:53

Vous voulez le beurre et l'argent du beurre : la sélection des étudiants (donc la qualité d'écoute en cours, la baisse du nombre de copies à évaluer) et la rémunération pour la sélection...

Mr le prof 11/06/2009 06:31


Si on va dans cette direction, on peut dire cela à toute personne voulant une rémunération. Pourquoi être payé pour un travail alors que le travail c'est bien connu c'est la santé ! Vous voulez une
activité pour remplir vos journées, donner un sens à votre vie et en plus être payé ? J'imagine que c'est ce qu'on devait dire aux esclaves à une certaine époque...

Tout travail mérite salaire comme on dit ! Je ne pense pas que beaucoup de personnes voient leur carriere professionnelle comme un bénévolat. On passe beaucoup de temps sur les tâches
administratives (moi pour le confort effectivement mais la plupart juste par "obligation") c'est normal que cela soit payé. Ou alors que cela soit pris en compte dans l'évaluation. De la même
manière que la recherche. C'est à dire que l'on dise sur le papier que c'est aux EC de faire les tâches administratives. Et que de ce fait la gestion des carrières prenne en compte ce paramètre. A
l'heure actuelle, ce travail est fait en pure perte. Toutes les tâches administratives sont du bénévolat (ou presque pour certains comme moi qui réussissent à avoir 17h) et elles prennent du temps
sur l'activité de recherche qui elle est prise en compte dans la gestion des carrières. On nous demande donc d'assurer bénévolement des tâches qui nuisent à notre travail. Moi j'ai la "chance"
d'avoir un diplome très demandé (700 candidatures pour 100 places), donc effectivement ma sélection m'amene ensuite une certaine satisfaction en terme de confort de travail. Mais je suis un cas
très particulier. Pour la plupart des diplomes, la qualité de sélection ne change rien. Quand vous avez 220 dossiers pour 180 places, il faut bien se taper les dossiers (bénévolement) et la qualité
de votre sélection n'aboutit pas à de vrais changements dans votre confort de travail. C'est ça le quotidien de la tache administrative des collègues avec en outre pour tout le monde (et
bénévolement) : la présidence des jurys, les rencontres avec les parents, les étudiants, la participation aux salons, etc etc Donc non, pas le beurre et l'argent du beurre, un salaire pour un
travail.


BBK.mel 10/06/2009 19:15

A tous les niveaux, les enseignants sont submergés par les tâches qui ne sont pas directement de l'enseignement (et/ou de la recherche en ce qui concerne les EC). Les directeurs d'école refusent de faire l'administratif qui leur incombe,les profs de collèges et lycées ne veulent plus être prof principaux...et personne ne se pose la question de savoir pourquoi ! (et éventuellement que pourrait-on faire pour enrayer tout ça ?)