Le bac 2009 - Session 1

Publié le par Mr le prof

Même si la une des journaux a fait la part belle aux obsèques de Michael Jackson, aujourd'hui 7 juillet 2009, pour des millions de personnes, c'était LA journée tant attendue cette année : la journée des résultats du baccalauréat 2009 !


Comme je l'avais confirmé auprès du chef du centre dans lequel j'étais convoqué, je me suis rendu ce matin pour présider un jury du bac. Habituellement le président arrive un peu avant les correcteurs pour une petite réunion avec le chef de centre qui en général en profite pour mettre un peu de pression afin que les résultats soient bons (voir l'article à ce sujet). Or ce matin, rien ! J'ai été convoqué en même temps que les correcteurs, à 8h30 au lieu de 8h habituellement, à la cafeteria du lycée pour un accueil agrémenté de café, jus d'orange et viennoiseries. Ambiance très détendue. Je me suis immédiatement dit que si le proviseur ne me mettait pas la pression c'est qu'il était très confiant dans la réussite de ses ouailles. Effectivement, le principal lycée concernée par ce jury est un des meilleurs lycées de la ville, uniquement des bacs généraux, et un très fort taux de réussite les années passées. Du coup, on se serait plutot cru un premier jour de centre aéré pour le rendez-vous des moniteurs avant l'arrivée des enfants...


Il y avait 5 jurys, je me demandais si mes homologues universitaires s'étaient désistés ou non. Je tentais d'imaginer qui, dans l'assemblée pouvait bien être un "collègue". J'en élimine d'office certains qui sont des caricatures de prof de l'éducation nationale. C'est pas pour dire, mais certains jouent le cliché dans le style "les sous-doués passent le bac" : débardeur à carreaux, barbe-collier... mais heureusement il n'y en a pas tant que cela.


Le proviseur arrive et nous fait un petit discours de bienvenue en nous indiquant la localisation des salles de délibération. Puis demande jury par jury si le président est présent et demande aux enseignants de suivre le président du jury auquel ils sont affiliés. Du coup c'est très informel là aussi :

"Jury 27 ! Le président est là ?
- Oui c'est moi !"


Perdu ! j'aurai jamais parié sur celle-ci, on voit bien (encore une fois) que les jeunes MCF doivent s'y coller plus que les autres. La premiere présidente doit à peine avoir 27a et on voit de suite que c'est sa premiere participation. Le deuxième président n'est pas très agé non plus. Arrive mon tour. Le 4e est présent également. Décidemment ! Et finalement le président du 5e jury s'est désisté, c'est donc un enseignant du secondaire qui présidera son jury.


Personne ne me demande rien, même pas ma convocation. Pas de pièce d'identité... rien. J'aurai pu envoyer mon voisin en le briefant un peu, personne n'aurait rien vu. Je me rends compte que depuis que je fais des jurys du bac, on ne m'a jamais demandé aucun justificatif. Est-ce que certains envoient des amis à leur place pour rigoler ? Devant le nombre d'opportunités (nombre d'années * nombre de jurys), je me dis que cela a bien dû arriver...

Nous quittons donc la cafeteria pour nous diriger vers les salles. Nous avons une cour à traverser, il fait bon et l'ambiance est plutot détendue. Une enseignante de philosophie de mon jury vient me parler en me tutoyant. Ce jour là, on est tous amis !


Nous arrivons donc dans LA salle. C'est une salle de classe dont les bureaux ont été mis en cercle pour que nous puissions nous faire face. En rentrant je vois de suite sur la porte qu'il n'y a rien. Aucun écriteau ou affiche pour signaler qu'il y a un jury. J'ai beau être souple à plein d'occasions je suis très respectueux des règles dans certains cas et en voyant cette porte vierge je pense aux décrets 93-1092 et 93-1093 et je sais que je vais devoir en parler à un moment (eh oui sur certains points je suis un peu psychorigide), mais pour l'instant je laisse faire... Procédons dans l'ordre.


Je repère la feuille d'émargement, je la signe et je la fais passer. Je me rends compte qu'il manque une enseignante. Il est 9h en théorie on doit démarrer, j'attends le temps que tout le monde se mette en place, je vérifie qu'on a tout ce qu'il faut :
- les procès verbaux avec les notes de tous les élèves
- les attestations de réussite (ou échec)
- les livrets scolaires
- les cachets : (admis, 2nd groupe, échec, le visa du président (a vu le dossier scolaire), un dateur, le cachet de l'établissement)
- un tampon encreur
- une calculatrice (ca peut servir !)
- des stylos et crayon à papier


Tout est là ! J'ai deux secrétaires. Tout va bien. J'ai une vice-présidente qui doit surement être décue que je sois venu car elle ne me lâche pas. C'est une prof de maths, elle doit avoir 15 ans de plus que moi et a décidé de m'apprendre la vie. Elle m'explique comme tout fonctionne, je la coupe assez rapidement car il est tôt j'ai encore le décalage de mon congrès, j'ai dormi 4h, j'ai pas envie de socialiser, surtout avec elle.


9h10 ma prof absente est toujours pas là. Je ne vais pas attendre midi pour démarrer. J'occupe un de mes secretaires en lui demandant d'apposer sur la porte une affiche pour interdire l'accès des personnes au jury (conformément donc au secret des délibérations qui sied et qui de toutes manières est imposé par les décrets dont je parlais plus haut). Pas d'affiche mais la secretaire en question ne se démonte pas, et elle a bien raison, elle écrit directement sur la porte avec une craie. Je lui demande de fermer la porte, et miracle, ma prof absente qui entre, nous sommes tous au complet ! Je fais un petit discours, principalement pour dire que de temps en temps je ferai des interruptions pour, le cas échéant, proposer des hausses de notes (puisque si vous avez bien suivi, le jury ne peut en aucun cas diminuer les notes obtenues).


Et ça démarre ! Donc c'est très simple. Une des secrétaires prend une feuille de PV sur laquelle sont mentionnées les notes obtenues par les élèves, chaque feuille contient les résultats de 4 élèves. La secrétaire annonce le numero d'anonymat et le nom de l'élève. De cette manière les correcteurs savent de qui on parle et vont pouvoir controler la note qu'ils ont mise. L'autre secrétaire me communique le livret scolaire de l'élève en question de manière à ce que je contrôle les notes obtenues pendant les classes de première et terminale et que je les compare avec celles que la première secrétaire commence à énoncer à voix haute. A l'arrivée les notes sont sur 700 ou 750 selon la filière. On rapporte ensuite cela sur 20, mais dans les délibérations on parle en chiffres brut (444/700, 358/750 etc). Si l'étudiant obtient entre 8 et 9,7, entre 10 et 11,7, entre 12 et 13,7, entre 14 et 15,7 je ne bronche pas en général (sauf écart très flagrant). En revanche dans les autres cas, je stoppe la secrétaire et je lis les notes du livret scolaire (ainsi que l'avis du conseil de classe) au jury afin de décider si on augmente ou pas pour donner le bac ou monter vers une mention. Une fois que tout le monde est d'accord sur le principe, c'est un peu le marché au poisson :

"Il manque dont 10 points (sur 700) pour que cet élève ait la mention bien. Qui donne ?
- prof 1 : moi je veux bien donner un point
- Ok votre coefficient ?
- prof 1 : 4
- Ok 1*4 = 4, il manque 6 points... Qui donne encore ?"


On se croirait à la salle de ventes. J'aimerais avoir un marteau pour dire : 6 points une fois ? 6 points deux fois ?

Donc parfois ca s'arrete là, sur le principe tout le monde est ok pour donner la mention mais ensuite finalement chacun se dit qu'il a bien noté et personne ne veut modifier sa note. Du coup, celui qui a donné 1 point coef 4 ne sert à rien et on ne le prend pas en compte. Ou alors...

"prof 2 : moi je mets 2 points, je suis coef 3
- ok 2*3=6 + 1*4=4 = 10 ! Adjugé. Mention bien !"


Le secretaire doit alors modifier le procès verbal de manière à ce que les notes soient de suite corrigées.


J'ai pris l'exemple de la mention, mais ca peut arriver à un étudiant qui est à 9,7 pour avoir 10 et ainsi ne pas aller en deuxième groupe d'épreuve. Un argument ne me plait pas et je le fais remarquer au jury. Il manque 10 points (sur 700) pour avoir 10/20 de moyenne. L'argument : "10 points il va les remonter au repeche, autant lui donner maintenant". Là j'explique donc à l'assemblée que ce n'est pas anodin d'envoyer un étudiant en deuxième groupe d'épreuves, et je déteste ce terme de repeche. Il montre bien le sens qu'il a pris pour certains, on part à la peche aux points manquants. Mais ceci, c'est n'avoir aucune vue sur l'avenir de l'élève qui va se transformer pour nous (universitaires) en étudiant. Pour ma part, quand je sélectionne un dossier à bac+2 et que je regarde les notes du bac. Je ne considère par de la même manière un étudiant qui a été au second groupe et un étudiant qui a eu le bac du premier coup. C'est un signal sur la qualité de l'étudiant. Si le jury remonte trop en anticipant que les élèves vont "repecher" les points, il brouille l'information et ne permet plus par la suite de bien juger la qualité de l'étudiant (même si ce n'est qu'une information parmis d'autres, c'est une information qui est prise en compte).


Donc on passe comme cela les notes, une à une, élève par élèves. Je lis chaque dossier scolaire. Quand on arrive au bout des notes d'un élève, s'il est admis je tamponne son livret scolaire : "admis"+"7 juillet 2009"+"le président a vu le livret scolaire"+"Lycée xxx rue xxx telle ville" et je signe. S'il est en second groupe ou échoue, on remplace "admis" par le tampon qui convient...


Et les étudiants, et les minutes, et les heures défilent. Un enseignant se lève et sort. Je sais qu'il ne pense pas à mal, et qu'il ne sait pas quel pointilleux je peux être. Certains le sentent et me regardent interrogatifs. Moi je suis pétrifié. Je ne sais pas si je m'énerve immédiatement ou si j'attends ou si je prends sur moi car je sais encore une fois qu'il n'y a pas trop de souci, il est pas parti téléphoner à la presse les statistiques du jury ! Enfin j'espere ! Donc je profite de son absence pour dire aux autres, que c'est la moindre des choses, au moins de demander l'autorisation de sortir quand on est dans une délibération et que même s'il est sorti pour un besoin pressant, il faudrait voir à éviter les allées et venues dans ce jury qui n'est pas un moulin. Oui je me suis réveillé de mauvaise humeur ! Ca arrive ! L'enseignant entre un café à la main et va s'asseoir, je ne dis rien, sa voisine de table lui parle à l'oreille pendant que nous continuons. Je me dis tout en écoutant les notes qui défilent qu'il y a là un vrai saut culturel entre la fac et le lycée. Ici tout est cadré au millimètre si je puis dire. Feuilles d'émargement, convocation écrite, rendez vous précis, accueil du proviseur, numérotation de salle, une tapée de documents à signer. Et au milieu de cela, des enseignants qui ont des comportements qu'ils ne tolèreraient pas de leurs élèves. Je me demande bien ce qu'ils diraient si un de leur élèves sortait du cours pour revenir avec un café sans prévenir. A la fac, on convoque par un e-mail collectif, on commence quand tout le monde est ok sur une date et une heure ! On signe une feuille d'émargement, on discute beaucoup et on ne signe quasiment rien, tout est très informel et libre. Même pour les notes et les sujets. Les enseignant-chercheurs ont une totale liberté dans le choix de leur sujet, de leur cours, de leur barème, de leur notation. Pourtant, jamais un collègue ne se permettrait de quitter un jury ou sortir sans en demander l'autorisation. Je me dis que peut-être le carcan administratif de l'éducation nationale est dur à porter et que de se faire imposer un sujet, un barème, une présence dans un jury, c'est déjà beaucoup et que du coup on "compense" par un comportement plus souple vis à vis de toute cette machine. A la fac, on est tellement libre que peut-être on se raccroche tant qu'on peut au protocole pour se rassurer. J'en sais rien... C'est des idées comme ca qui me traversent pendant que les notes n'arretent pas de défiler...


Et vient (enfin) le dernier élève et avec lui le moment des bilans. Premier groupe 82% d'admis, 15% en second groupe, 3% rejetés. C'est d'entrée un bon score. Pourtant, comme je l'ai expliqué dans le précédent billet sur le sujet. J'ai fait très attention à ne pas céder au reflexe de remonter les notes. J'ai remonté trois élèves. Deux pour l'admission (à qui il manquait moins de 3 points sur 700) et une pour la mention très bien car c'était vraiment mérité. Donc pour ce premier tour, ce jury a eu de très (trop ?) bonnes statistiques. Tout le monde sera content...


Je signe tout un tas de documents (les diplomes, les stats) les secretaires comptent les copies que remettent les enseignants. Et on se dit au revoir et à jeudi pour les jury des 15% qui sont au deuxième groupe. Je quitte le lycée avec un certain mal au poignet, en me disant que pour l'an prochain je vais me faire faire un tampon avec ma signature !

 

Publié dans La fac et les profs

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assurance obseques prix 07/11/2012 16:28

c'est vrai que les obseques de michael jackson ont occulté toutes les informations nationales!

Chloé

Thierry 01/07/2010 15:16


Je suis de président de jury de bac la semaine prochaine ...
Merci pour les infos !!!


Flo 23/08/2009 20:45

Bonjour.

Pour revenir sur la qualité de l'étudiant qui peut être démontrée par ses notes de Bac (en dernier recours)...
Pour ma part, je suis passée par les rattrapages (de 8,5 à 11,5) et à la fac tout va très bien pour moi : Mention Bien au Deug puis à la Licence (15,1 de moyenne, je suis dans les 1ers de ma mention pour environ 90 étudiants). Et là j'entre en Master en toute confiance.
Il y a des cas qui sont vraiment en dehors des statistiques ! :)

Je n'apprends rien à personne, mais je voulais juste citer mon exemple qui est assez parlant.

Mr le prof 24/08/2009 12:20


Bien entendu ! Je pense que mes propos ont été mal compris. Encore une fois, c'est à dossier de licence égal que je regarde les notes du bac... Si un étudiant à 15 en licence et l'autre à 11, c'est
m'égal que le 2e ait eu le bac avec mention très bien alors que le premier l'a eu au 2nd groupe d'épreuve. Le critère principal est : les notes aux 2 derniers semestres avant de venir chez moi. Les
notes du bac c'est apres cela, apres les commentaires de l'équipe pédagogique, après la réussite au concours d'entrée, etc


A. QUEFFELEC 29/07/2009 09:02

L'indiscipline et le manque de courtoisie sont très répandus et c'est votre département qui fait exception... Je me souviens encore d'une audition d'un collègue pour un poste de professeur dans une université parisienne il y a une vingtaine d'années (j'étais déja prof moi même) Quand il est entré pour ses vingt minutes d'audition, il y avait 12 professeurs qui siégeaient... quand il a eu fini il n'y avait plus que six présents, les autres étant sortis pour des motifs futiles... Beau cas de procédure en annulation mais impossible à prouver... ce qui m'avait choqué à l'époque c'était le caractère massif de la "désertion".
Depuis....

Mr le prof 30/07/2009 08:43


Je suis bien content d'etre dans un département courtois alors ! Car ce genre de comportement m'insupporte. On le demande à nos étudiants, c'est donc la moindre des choses qu'on montre l'exemple.


A. QUEFFELEC 28/07/2009 17:35

Pourtant, jamais un collègue ne se permettrait de quitter un jury ou sortir sans en demander l'autorisation.
En vous lisant je crois rêver......

Mr le prof 28/07/2009 18:11


Ah ! J'ai l'impression que dans votre université cela ne se passe pas comme chez moi ! Pourtant vraiment, aussi loin que je me souvienne, même si ce n'est pas une demande formelle. Je n'ai jamais
vu un collegue se lever sans se justifier ou me demander en se levant si ca ne pose pas de problème qu'il sorte. Dans le billet, je parle de quelqu'un qui se lève, qui ne m'adresse pas un regard,
qui sort, et qui revient, et qui s'étonne que je soit un peu offusqué de son comportement, surtout compte tenu de la règlementation que chacun est supposé connaitre.