Je peux passer à la télé !

Publié le par Mr le prof

Ce matin, j'ai ouvert mon courrier. Un éditeur m'a envoyé un livre !


Il y a quelques années, une revue de vulgarisation avait fait un papier qui faisait une grande place aux résultats de mes travaux. A la suite de cet article, j'avais été contacté par l'émission E=M6 pour un sujet sur mon travail de recherche. J'avais aimablement décliné la proposition en expliquant que même si la thématique de recherche ainsi que les résultats qui en ressortaient étaient intéressants, le travail de recherche en lui même, tel que je le conduisais, n'avait absolument rien de spectaculaire et qu'il n'y avait à mon avis pas de quoi faire une émission dessus, en tout cas pas une émission telle que E=M6. J'imaginais mal l'équipe venir me filmer entrain de travailler sur mon pc ! Ca aurait été pour arte on aurait pu faire cela sous la forme d'une interview sans forcément montrer "comment ça marche" !


L'interview d'un scientifique dans son bureau, ça passe plutôt bien à la télé je trouve. On est pas trop dérangé par le contexte, on peut se concentrer sur ce qui est dit, et finalement, le scientifique lui-même est "chez lui" et donc plus à l'aise pour répondre aux questions qu'on lui pose. On peut donc écouter ses paroles mais il y a quand même toujours quelques éléments qui reviennent. Je ne sais pas s'ils tiennent de la mise en scène des journalistes, ou du scientifique dans la propre mise en scène de sa vie, mais il y a un certain "kit" du scientifique en interview.


Tout d'abord, en général, l'intellectuel est en costume, ou en veste de costume. La veste, pour le chercheur interviewé, c'est un peu l'uniforme du pompier, la blouse de l'infirmière ou la salopette du plombier, c'est un cliché. Je ferai un billet particulier sur le costume prochainement. En tout cas on a souvent droit à un costume sauf dans le cas particulier des travaux en laboratoire où l'on a une blouse, et des chercheurs sur le terrain qui sont donc en tenue de "combat" et qui vont dépendre du terrain d'intervention (faune sous-marine, volcans, tribu d'indigènes, etc).


Ensuite il y a les lunettes. A l'heure ou tout le monde pourrait porter des lentilles, beaucoup préfèrent les lunettes. Historiquement ce sont les moines qui en ont eu les premiers, et dans l'art, elles ont toujours représenté les vieillards, mais également les sages. Que ce soit les moines ou les sages, dans l'imaginaire collectif, cela représente des heures à lire des écrits, sans images, de quoi se ruiner les yeux, et finalement ce n'est pas faux. Du coup sûrement qu'il y a plus de problèmes de vue chez les intellectuels qu'ailleurs, mais encore une fois, cela fait partie de la panoplie. Pourrait-on être un vrai intellectuel sans lunettes aux yeux du monde ? Mes préférées sont celles de presbyte. La personne regarde la caméra par dessus les lunettes. Je trouve cela intéressant. Concrètement le chercheur n'a pas besoin de ses lunettes de presbyte pour parler à une caméra. Il pourrait les ranger. Mais parfois, il les garde et regarde par dessus. Là aussi, je pense que cela mériterait un billet complet mais bon... quand il regarde vers le bas, habituellement, c'est pour lire, c'est pour faire son travail, c'est pour participer à la science en lisant ou en écrivant. Quand il regarde vers le bas, il regarde la science. Quand il regarde par dessus, de face, il regarde le monde. Du coup, je ne sais pas si c'est conscient ou pas, mais le chercheur qui regarde par dessus ses lunettes se fait ainsi le canal de transmission de la science vers le monde. Cela donne une certaine neutralité je trouve au discours. Le chercheur n'est qu'un canal. Il y a LA Science, et il y a le monde qui veut la connaître. Le chercheur ne fait que transmettre. Vous trouvez que je vais un peu loin ? Vous n’avez pas tout lu...


Parfois il y a l'écharpe, ou le foulard. On le voit principalement chez les plus âgés et plutôt dans les sciences humaines. Je trouve cela intéressant et cela montre une vraie réflexion. Ce n'est pas qu'ils ont froid ou qu'ils tentent de soigner une angine. Je pense qu'il y a une volonté (consciente ou non) de séparer la tête du corps, l'esprit du matériel. L'immortel du mortel. Séparer sa tête de son corps pour s'adresser au monde à travers la télévision, c'est je trouve renforcer la portée scientifique du discours et le rendre transcendent.


Et enfin, ce qui saute le plus aisément aux yeux, ce qu'on ne peut en général pas rater : les livres ! L'interview se conduit le plus souvent devant des étagères remplies de livres. Et quand j'étais doctorant et sur le point de devenir maître de conférences, je me demandais s'ils avaient pu lire autant de livres. Et c'est vrai c'est dingue tous ces livres, il y en a partout, ça déborde parfois des étagères, c'est empilé dans tous les sens. Et c'est vrai que c'est ça l'image du chercheur, c'est quelqu'un qui a avalé plein d'écrits, qui a tout lu, qui sait tout ! Si je me pose en simple spectateur, c'est tout à fait décourageant. Imaginer que je devrais lire tout cela pour avoir ce même statut d' "homme qui sait", même si j'aime lire, ça m'épuise.


D'autant que finalement, un chercheur, ça ne lit pas tant de livres que cela (sauf en sciences humaines ou c'est le format standard). D'une part, c'est plutôt sous la forme d'articles dans des revues scientifiques qu'on lit la science, c'est à dire les travaux de la communauté scientifique. Et d'autre part, de nos jours, le papier on s'en éloigne de plus en plus (voir d'ailleurs le billet que j'ai écrit à ce sujet). Alors c'est quoi tous ces livres ? Ce sont des faux que les journalistes amènent pour l'interview ? Ce sont des livres achetés au mètre pour remplir les étagères ? Non ! Il y a encore une autre mécanique !


J'ai commencé ce billet en vous disant que ce matin j'ai reçu un livre par la poste. En fait, cela m'arrive sans arrêt. A peu près une ou deux fois par mois en fait. Vous comptez ça fait entre 12 et 24 livres par an. Entre 60 et 120 tous les 5 ans. Elle se remplit vite la bibliothèque ! Pourquoi ? Parce qu'en termes de marketing de l'éditeur, l'enseignant-chercheur est ce qu'on appelle un prescripteur. Comme le médecin qui fait une prescription de tel ou tel médicament à quelqu'un pour se soigner, l'enseignant chercheur fait des prescriptions à ses étudiants pour étudier un sujet. Un prof de fac, c'est au contact de centaines voire de milliers d'étudiants chaque année. Si il parvient à faire acheter à chaque étudiant un livre, pour l'éditeur ça vaut bien le coup de lui en envoyer un gratuitement. Au cas où... Peut-être qu'il n'aurait pas acheté ce livre, alors on lui envoie, il l'a, il le trouve bien, ou peut-être trouve-t'il juste sympa qu'on lui envoie des livres, et tout cela peut, peut-être contribuer à ce qu'il en parle en bien à ses étudiants, ou mieux, qu'il le mentionne en lectures conseillées dans le syllabus officiel de la formation !


Il y a également les collègues. En général, on écrit tous des livres. Pour différentes raisons. Rarement financières, ou alors vraiment mes livres ne se vendent pas assez ! Pour ma part c'est une question de crédibilité. Les étudiants, les publications scientifiques, cela ne signifie rien pour eux. Mais si vous avez écrit un livre, qu'on peut acheter dans une vraie librairie ou sur amazon ou fnac.com. Là c'est différent. Vous êtes un vrai chercheur ! Quelqu'un qu'on peut croire car ce qu'il dit est consigné dans un livre et vendu dans la vraie vie ! En tout cas, quelles que soient les raisons qui poussent les chercheurs à faire des ouvrages (pour beaucoup de sciences humaines comme je le disais, c'est le format normal des travaux de recherche), ils en font ! Du coup, comme les éditeurs, ils les envoient aux collègues en espérant que ceux-ci vont les conseiller à leurs étudiants ou les citer dans leurs travaux. Parfois il s'agit juste de collègues tellement proche qu'on se sent obligé, pour ne pas vexer. Par exemple, je ne me verrais pas ne pas faire envoyer un exemplaire à ma collègue de bureau. Même si elle ne devait pas le lire, je le ferai au moins par politesse. En l'occurrence celui que j'ai reçu ce matin me vient de mon chef de département. Ce bouquin, je l'ai acheté quand j'étais ATER pour faire un cours. Je l'avais payé 45eu c'est un gros bouquin. A l'époque, j'avais trouvé cela très cher, et maintenant, on m'envoie la nouvelle édition alors que je n'ai rien demandé, et surtout maintenant que j'ai beaucoup moins besoin d'argent...


Enfin en résumé, il m'arrive sans arrêt des livres par la poste, et ma bibliothèque en est pleine. De ceux que j'ai acheté moi même, et de ceux que je reçois... J'ai un costume, j'ai des lunettes (pas de presbyte, je suis astigmate depuis tout petit), j'ai une bibliothèque pleine de livres, si j'achète une écharpe je pourrai définitivement être un chercheur crédible dans le petit écran !


Ce n'est pas un appel aux journalistes pour m'interviewer, et d'ailleurs je remercie au passage ce qui ont pensé à moi en tant que "M le Prof" pour faire des papiers : La croix, Rue89, Le Monde (même si j'ai du décliner) et l'Express (sans nouvelle pour l'instant de l'interview). En plus pour passer en tant que M le Prof à la télé, si je veux aller jusqu'au bout dans mon maintien de l'anonymat, il faudrait que je passe à contre-jour avec la voix brouillée comme dans les émissions sur les ex prisonniers ou les femmes battues ! Mais nous n'en sommes pas là.


Pour l'instant, je reçois des livres... et dans 10 ou 20 ans, ma bibliothèque débordera elle aussi, et sûrement plein de gens se demanderont comment j'ai pu lire tout ça ! Pourtant tout ce que j'ai lu pour mes travaux, en tout cas pour l'essentiel, se trouve dans mon ordinateur, mais avouez que quand même... pour une interview, ça fait plus scientifique de parler devant une bibliothèque pleine de livres que devant un disque dur ! Et pourtant...

Publié dans La recherche

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Zolotaia 22/09/2009 18:28


Donc, si je vous suis bine dans votre analyse, ... le chercheur télévisuel est nécessairement un homme.
Signé: Une chercheuse qui fut un jour interviewée sans costume, sans lunettes et sans écharpe.


M le Prof 23/09/2009 09:19


Non vous suivez mal ! Etant un homme je préfère m'habiller en homme tout simplement


BBK.mel 03/08/2009 05:40

Je crois que le costume dépend du type d'interview : si c'est pour de la vulgarisation, la démonstration est souvent nécessaire. Si c'est un scientifique qui parle à des gens de son domaine, on peut rester dans son bureau et se contenter de parler. N'oublions tout de même pas que les gens réagissent plus au visuel qu'à l'auditif.

luc 01/08/2009 03:38

bonjour mr le prof !
j'aime beaucoup cet article. étant étudiant en sciences, j'ai vu un certain nombre d'interviews plus ou moins scientifiques, parfois même dans mon école.
je suis d'accord, un chercheur qui parle peut le faire dans son bureau, pour peu que l'on voit quelques livres. pour les lunettes, ok également. en revanche, l'écharpe pour séparer la tête du corps... quid de CBarbier et son écharpe rouge? je vais lui poser la question...
une autre manière de mener une interview est dans un labo, pour peu que l'on voit des pipettes en chimie, des souris en bio ou des lunettes de protection en optique. sans oublier le dénominateur commun : la blouse. avec un stylo dans la poche, et deux marqueurs.
merci encore !

Jastrow 31/07/2009 11:39

Mon commentaire est parti trop vite : je précise que c'est une série de 7 planches.

Jastrow 31/07/2009 11:38

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