La mutation (1ère partie)
Je vais expliquer le système de mutation à l'université. Je le fais en deux parties. Dans cette première partie, j'expliquerai aussi objectivement que possible les différences (et certaines causes que je pense à l'origine de ces différences) entre le système de l'éducation nationale et le système de l'enseignement supérieur. Dans une deuxième partie (dès demain), je vous raconterai ma mutation, dans tous ses détails administratifs et politiques.
La mutation à l'université est un process très éloigné de ce qui peut se passer au collège ou au lycée. Cette différence (ainsi que bien d'autres) a été stigmatisée en 2007 par l'actuel gouvernement Fillon qui a créé deux ministères distincts : le ministère de l'éducation nationale et le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche. Ceci s'était déjà produit en 1993 (et c'était le même Fillon qui était ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, visiblement le concept lui a plu). A la fin des années 70 (1978) il y avait eu également un ministère de l'éducation et un ministère des universités. Mais trève d'Histoire !
Je ne suis pas issu du monde de l'enseignement secondaire. Je n'ai connu (en tant qu'enseignant) que le monde universitaire, aussi ma description succincte du système de "points" de l'éducation nationale ne sera pas basé sur du vécu mais sur des propos recueillis, je ne parlerai du vécu que dans le cadre d'une mutation à l'université.
Dans l'éducation nationale
Dans l'enseignement pré-bac (lycée, collège, etc.) la mutation est quasiment un objectif automatique pour l'enseignant. Ceci s'explique principalement par le fait que dans la majorité (totalité ?) des cas, l'affectation du premier emploi n'est pas choisie par l'interessé. Après avoir réussi à son concours de CAPES, d'agrégation ou tout autre diplôme d'enseignement, l'enseignant se trouve affecté dans une académie (la France est divisée en académies qui sont des circonscriptions administratives qui géographiquement correspondent quasiment aux régions et sous la responsabilité d'un Recteur - qui au passage est toujours un Professeur des Universités) et plus précisément dans un établissement de cette académie. Le plus souvent en région parisienne. A partir de là, nombreux sont ceux qui veulent retourner dans leur région. D'ailleurs, dès la première année d'exercice, on demande à l'enseignant d'exprimer ses voeux pour sa prochaine affectation. Cependant, les choses sont finalement compliquées. L'enseignant démarre sa carrière avec un certains nombres de "points". Ces points augmentent avec l'ancienneté et pour obtenir une mutation dans une autre académie, il faut avoir cumulé un certain nombre de points (un peu comme quand on collectionne les points sur les paquets de céréales pour avoir un cadeau). Les points augmentent très faiblement, et il faut visiblement attendre plus de quinze ans sans changer de poste pour commencer à espérer un éventuel départ. Il existe toutefois des moyens d'augmenter les points : être pacsé ou marié avec quelqu'un qui est déjà dans la région visée (on favorise ainsi le rapprochement familial). Ceci a pour effet pervers que certains enseignants de différentes académies se pacsent entre eux pour obtenir des mutations ! Autre moyen d'avoir des points : enseigner dans des établissements prioritaires (ZEP, etc) qui donnent plus de points (d'après ce que j'ai compris, au bout de 5 ans on a les points nécessaires pour muter). De ce que j'en vois, ce système est fondé sur le principe que les gens sont interchangeables dans la mesure où ils enseignent une matière dont le programme est préétabli et imposé à un niveau national. Je n'ai pas énormément réfléchi à la question mais il me semble que ceci trouve ses racines dans la mission de service public qui est liée à l'obligation en France d'instruire les enfants, ceci jusqu'à l'âge de 16ans. De ce fait, dans une idée d'égalité, il n'y a aucune raison (en théorie) qu'un enfant de 16 ans ait une instruction différente à Paris qu'à Marseille ou Nantes ou dans le moindre petit village abritant une école, un collège ou un lycée. A partir de là, si la formation est strictement la même, les enseignants doivent avoir exactement les mêmes compétences, ce qui est garanti par leur réussite au même concours (CAPES, agrégation, etc.). Ce système doit donc assurer une égalité de l'instruction pour les élèves et ceci passe par une égalité de compétences et de traitement pour les enseignants.
A l'université
La situation est très différente. A mon avis pour deux raisons : 1/ la procédure de recrutement sur le premier emploi 2/ les spécificités du métier même d'enseignant-chercheur.
Le recrutement
Comme nous l'avons vu (ici), la procédure de recrutement laisse au candidat le choix de l'université. Il n'est pas certain d'être recruté, mais c'est lui qui choisit ou non de postuler dans telle ou telle université, et à l'issu des sélections, il effectue un classement des universités où il désire aller. Ceci entraîne que beaucoup démarrent d'emblée dans l'université la plus proche de leur domicile, sans avoir à partir à l'autre bout de la France (on verra que ceci est un des grands arguments pour expliquer le localisme, je ferai un billet sur ce point). Si l'enseignant-chercheur démarre sa carrière à l'endroit qu'il désire, souvent là où se trouvent ses amis, sa famille, son équipe sportive, etc. il y a peu de chances que celui-ci demande à en partir par la suite.
Le métier.
Par rapport aux enseignants de lycée ou collège, l'enseignant-chercheur a deux caractéristiques qui vont expliquer le système de mutation : (a) comme son nom l'indique c'est également un chercheur, (b) mis à part en IUT où la situation est particulière (programmes pédagogiques nationaux), c'est lui qui décide de son programme, personne ne lui impose, il peut créer son cours de a à z sans avoir le moindre recours à un quelconque manuel de référence et sans en rendre compte à personne. Personnellement, personne dans l'administration de mon université ne m'a jamais demandé le contenu de mes cours (sauf dans certaines formations pour le mettre sur la plaquette publicitaire !) et dans tous les cas, personne n'oserait (ni ne serait en droit) de me demander une modification sur ma façon de faire (à partir du moment où je respecte la loi bien entendu : pas d'incitation à la haine raciale, etc etc). On voit donc d'emblée ici que le principe d'égalité de l'instruction n'a plus cours. Effectivement, on enseigne à des personnes ayant plus de 16 ans. C'est à dire que leur instruction n'est pas obligatoire. Ces personnes peuvent choisir leur voie, apprendre un métier, étudier, travailler, rester dans l'oisiveté... Du coup, il n'y aucune raison pour qu'un master de telle spécialité à Paris, soit le même que celui Strasbourg ou de Montpellier. La seule chose qui est assurée, c'est le niveau minimum : LMD. Publics ou privés (les établissements privés peuvent obtenir des homologations) l'état vérifie que le niveau est correspondant à bac+3, +5 ou +8. Mais la qualité des enseignements, les débouchés, les salaires à la sortie peuvent être sensiblement différents d'une université à l'autre. Dans le monde universitaire, les universités sont en concurrence, les étudiants le savent, et sont prets à traverser la France pour aller suivre une formation de qualité. Au niveau de la formation de l'enseignant-chercheur, notons également que celle-ci n'est pas standard. Il n'a pas passé un concours comme le CAPES : il a soutenu une thèse dont le sujet a parfois été choisi par lui-même, dirigée par un directeur, et soutenue devant un jury (qui n'est jamais le même pour chaque thèse soutenue). Toutes les thèses sont donc différentes et dans une même discipline peuvent faire appel à des méthodologies et des cadres théoriques très variés. Rien ici ne garantit l'égalité entre les étudiants, ni entre les enseignants, c'est la spécificité de l'enseignement supérieur. Cette spécificité est, me semble-t-il, le corollaire de la fin de l'obligation d'instruction après 16 ans.
Le fait de faire de la recherche entraine que l'enseignant-chercheur ne peut pas demander sa mutation n'importe où. En effet, mises à part les grandes (par l'effectif) universités françaises (Paris, Toulouse, Lyon, Montpellier, etc) peu d'universités ont des laboratoires dans toutes les disciplines ou même seulement dans chaque section CNU (il y a 55 sections CNU). De ce fait, un maitre de conférences dont les recherches portent sur les puces ADN, ne pourra pas faire ses recherches dans toutes les universités françaises. Il aura au final un choix très restreint de possibilités.
Le fait d'être créateur de son cours entraîne également des spécificités. En général, quand on est enseignant-chercheur il faut concevoir le cours comme un transfert de connaissances. D'une part on fait de la recherche, on produit de la connaissance. D'autre part, on transfère cette connaissance en construisant des cours auprès de publics d'étudiants ou de professionnels (ceci est au coeur des revendications étudiantes contre le décret Pécresse qui veut augmenter les heures de cours pour les gens qui ne font pas de recherche et qui transmettent donc les travaux des autres et non les leurs...). Du fait donc, que - dans l'idéal - les enseignant-chercheurs transfèrent les connaissances qu'ils produisent, dans les universités, les offres de formations sont très proches des thématiques de laboratoires. Donc, même en tant qu'enseignant, on ne peut pas aller enseigner partout, car les contenus, même sur des masters qui ont des intitulés proches, peuvent être très différents d'une université à l'autre. On parle d'ailleurs parfois "d'écoles de pensée".
Du fait de ces spécificités, la mutation est le fruit d'une entente entre un enseignant-chercheur et une institution (composée d'un laboratoire et d'un ensemble de formations). Si je dis le fruit d'une entente c'est que cela peut aller dans les deux sens : soit c'est l'enseignant-chercheur qui va contacter l'université "cible" pour lui signifier son désir de muter, soit inversement, c'est l'université qui contacte un enseignant-chercheur pour lui proposer d'intégrer son équipe. Dans les deux cas la procédure est la même (suite dans le prochain billet)