Rattrapé par l’actualité !
La semaine dernière, je faisais un billet sur la fermeture probable de l’université à la rentrée prochaine pour cause de grippe A/H1N1. Dans une envolée aussi philosophique que matinale (il était 7h du mat, comme aujourd’hui d’ailleurs, attention au résultat !), je situais la grippe A dans l’ensemble des mécanismes qui participent à la désagrégation de nos grandes institutions et idéologies modernes (ici en l’occurrence l’université) qui nous font passer dans une nouvelle ère post-, puis hypermoderne si je reprends les termes du philosophe déjà cité dans le billet. Je concluais sur le fait que certaines pourraient dire que nous n'avons pas besoin de la grippe et que les décisions récentes du ministère vont déjà dans le sens de cette désagrégation. Certains ont d’ailleurs réagi dans les commentaires dudit billet en disant que cette fermeture paraissait bien exagérée, au même titre que toute la publicité faite autour de cette grippe. Personne n’a parlé des actions de lobbying des industriels du médicament à qui cette grippe profite bien (voir ici pour un détail des chiffres du marché et des bénéfices). Ceci pourrait bien pourtant expliquer toute la publicité qu’on fait à ce virus.
S'il est possible que les décisions récentes prises par le gouvernement aillent dans le sens de la désagrégation de l’université telle qu’on la connaissait jusqu’à aujourd’hui (quand je dis aujourd’hui c’est jusqu’à la LRU et à son décret d’application), il me semblait que la grippe et la fermeture de l’université annoncée par le gouvernement pour la rentrée, n’étaient finalement qu’un élément de plus, mais somme toute fortuit. Et puis… lundi, je lis la presse et je tombe sur ça :
La ministre « s’attaque à la fracture numérique de l’université française » (…) et « a débloqué une enveloppe de 16 millions d’euros pour redresser la barre » dont six millions seront injectés dans la « diffusion vidéo ou audio des cours en ligne ». Pour la ministre, le cours en ligne « c’est le polycopié du futur. (…) Il permet une meilleure gestion du rythme d’apprentissage, surtout en première année où la prise de note est difficile, utile pour les étudiants étrangers, handicapés ou en stage. Mais cet outil ne doit pas être vu comme un concurrent du cours ex cathedra » (dans les locaux de l’université pour les non latinistes !). Et le journaliste d’ajouter : « il pourrait le devenir en cas de pandémie de grippe A (H1N1) à la rentrée (…) et en cas de grève des universités ».
Donc finalement cette grippe profite bien également au plan de mise en ligne des cours destiné (entre autre) à contrer les grévistes à la rentrée et à réduire "la fracture numérique". De là à penser que c’est le ministère qui demande aux universités d’alarmer les enseignant-chercheurs sur la grippe afin de constituer un bon corpus de cours en ligne qui seront finalement bien utiles en cas de grève, il n’y a qu’un pas que certains franchiront peut-être.
Quant à l’utilité de ces cours pour les étudiants, je continue de rester très réservé là-dessus. Bien entendu que c’est pratique d’avoir un cours à disposition quand on ne peut pas se déplacer. Mais les enseignants le savent bien, la plupart du temps, si on met le cours en ligne, le lundi matin ou le vendredi après-midi, en amphithéâtre on a quasiment plus personne. Si cela se généralisait, que ce passerait-il en termes d’assiduité sur les cours magistraux (qui représentent les charges fixes de l’enseignement de l’oublions pas – je reviendrai dessus quand je présenterai le système SYMPA de répartition des moyens). L’article nous dit d’ailleurs « Reste à savoir si la généralisation de ces nouvelles technologies augure d'une pédagogie nouvelle. Dans certaines universités, comme Joseph Fourier-Grenoble-I, le numérique a opéré une véritable révolution. Depuis 2006, les cours en amphi ont été abandonnés en première année de médecine ».
Le risque encore une fois, de laisser les étudiants chez eux (je ne parle pas des conséquences pour l’université) est de combiner responsabilisation accrue et déréglementation. D’une part on responsabilise énormément l’étudiant en lui laissant l’autonomie du cours en ligne. Il n’aura plus d’enseignant face à lui pour lui expliquer toute la subtilité d’une définition, d’une théorie, d’une hypothèse, d’une méthode… D’autre part, en étant libre de travailler comme il le veut, l’étudiant n’est plus obligé de travailler le lundi matin, le vendredi après-midi. Il n’y a plus aucune règle tangible sur son planning. Donc soit il parvient à s’assumer soit… ? Certains vont dire, il faut être capable de se discipliner soi-même. Certes… Combien d’entre vous en sont capables ? Combien pourraient travailler chez eux à longueur de journée plutôt qu’aller au bureau et être aussi efficaces ? On le sait tous, il y a beaucoup de tentations : amis, sorties, hobbies, lecture, télé, sieste, sexe… et on peut toujours procrastiner et dire « demain je travaille » !
On sait comment ça finit. On a déjà l’exemple de l’alimentation. Pour les pays occidentaux et notamment la France, la désagrégation de l’institution religieuse et son contrôle sur la nourriture (je pense à Vatican II mais ça a été progressif) qui s’exerçait à travers le carème, le poisson du vendredi, etc etc. a de plus en plus responsabilisé les gens. D’un autre côté on leur a fourni également plein de tentations (allumez un peu votre téléviseur à une heure de grande écoute pour voir de quoi je parle : barres chocolatées, soda, etc). Et finalement quel est le résultat ? En France, 40% des gens en surpoids avec une progression constante. Et à l’autre extrémité ? Certains, face à cette absence de règles, se contrôlent tellement qu’ils s’en rendent malades et on assiste également à de plus en plus de cas d’anorexie. Si on applique cet exemple aux étudiants responsables de leure apprentissage, à quoi on va assister ?
Alors je ne veux pas me faire non plus le prophète annonciateur d’une catastrophe engendrée par la mise en ligne des cours, mais je pense qu’il faut prendre le temps de réfléchir avant de se lancer dans de telles « révolutions ». Voir l’utilité stratégique des cours en ligne face à des enseignants grévistes, je comprends bien ; réduire la « fracture numérique » pour avoir l’image d’une université dynamique, je comprends aussi ; faire peur avec la grippe et faire marcher le commerce je comprends toujours… mais il faudrait à mon avis essayer de voir l’impact de tout cela à la fois sur les étudiants et sur l’université en tant qu’institution.
C’était un billet engagé ça ! Non ?